« Suis-je gai? »

*Cet article a d’abord été publié, en langue anglaise, sur le site du McGill Daily.

*Illustration de Nelly Wat.

 

Tinder a été une constante dans ma vie ces dernières années. Ceux qui me connaissent vous diront que je suis à peu près aussi slut que je suis difficile, alors l’idée de parler à plusieurs personnes en même temps pour jauger leur approche interpersonnelle est attrayante. Pour autant que je sache, je suis généralement lue comme femme cisgenre au jour-le-jour. Pire! À mon grand désarroi, on me lit généralement comme hétérosexuelle, aussi.

 

Je suis une personne non-binaire. Je suis assignée homme à la naissance. Lorsque je divulgue être trans sur les applications de dating, je me présente souvent comme femme trans. Les gens comprennent mieux « femme trans » que « personne non-binaire ».

 

Je ne révèle pas être trans de la même façon tout le temps. Ce n’est pas écrit sur mon profil. Il y a bien sûr le classique : simplement dire « je suis trans ». Si je parle de sujets reliés à la transitude, les gens vont aussi souvent le présumer ou me demander si je suis trans. Et une de mes méthodes favorites est de traiter ma transitude comme un fait connu ou banal. Je m’y réfère alors en passant quand c’est pertinent à la conversation. Mais ma méthode favorite favorite, c’est les blagues de pénis! On imagine la scène. Un mec dit que quelque chose est dur, et je réponds : « …comme mon pénis. » C’est doublement drôle compte tenu de mon incapacité à avoir des érections à cause des hormones que je prends.

 

Les réactions varient, mais le rejet catégorique n’est pas particulièrement commun. En réalité, les hommes couchent bien avec les femmes trans. Plus on les attire, plus ils sont heureux de le faire. C’est plutôt de sortir avec nous et d’admettre être attirés par nous qui forme la plus grande barrière.

 

Qu’ils soient intéressés de coucher avec des personnes transféminines ou qu’ils soient incertains, on remarque un certain malaise. Nous les attirons, et ils ont peur que ça les rende gai.

 

La réponse facile, bien sûr, serait de les rassurer. Non, non, tu n’es pas gai. Comment pourrait-ce être gai d’être attiré par des femmes? Ça ne le serait pas! Certaines femmes ont des pénis. Les pénis de femmes ne sont pas des organes génitaux masculins, mais des organes génitaux féminins. Ils sont tout petits, roses et mignons.

 

Bien que tout cela soit vrai, ce n’est pas la perspective que je nous invite à considérer. Ce que je veux qu’on considère, c’est le côté « mais si… » des choses. Mais si c’était gai?

 

« Je ne veux pas coucher avec une femme trans parce que ça serait gai », dit Gary. Gary n’est pas attiré par les femmes trans, et lorsqu’on le questionne sur le pourquoi, il fait le lien avec le fait qu’il est hétérosexuel.

 

« Je ne veux pas coucher avec une femme trans parce que ça serait gai », dit Jonathan. Jonathan est attiré par une femme trans. Cela ne le dérange pas qu’elle ait un pénis, du moins au niveau de l’attirance. Au contraire, c’est même peu plus excitant pour lui. Cependant, Jonathan s’identifie comme hétérosexuel et croit que les femmes trans sont des hommes. Il refuse donc de coucher avec une femme trans par peur de paraître gai.

 

Je soupçonne que plus de cas tombent sous le deuxième scénario que sous le premier. Les parties génitales sont une petite partie de l’ensemble constituant l’attirance sexuelle. La plupart des gens sont attirés par une personne ou non avant de savoir quelles parties génitales cette personne a. Bien que l’on puisse préférer certains actes sexuels à d’autres, il est invraisemblable qu’une si petite partie du corps annule complètement une attraction puissante déjà établie. La cishétéronormativité est profondément ancrée dans nos sociétés, et les gens vivent de fortes pressions à la conformité, tant conscientes qu’inconscientes. On peut douter de l’authenticité des changements rapides d’attirance. On n’est pas normalement attiré par une personne une minute et plus du tout la minute d’après.

 

L’hypothèse est également confirmée par mon expérience sur les sites de rencontre. Plus j’apparais conventionnellement belle, moins les hommes se soucient pour leur orientation. Si les organes génitaux étaient un déterminant central de l’attirance, on s’attendrait à ce que le ratio de personnes me rejetant reste stable à travers mes changements corporels. Serait-ce plutôt qu’ils calculent la force de leur désir et évaluent si celui-ci vaut le risque de paraître gai? Probablement.

 

L’orientation sexuelle est une question d’attirance, pas de comportement. Si une personne est attirée par des hommes et des femmes, elle est bisexuelle, peu importe si elle a dormi ou non avec des hommes et des femmes. Imaginez si l’expérience était nécessaire! Pourrait-on être pansexuel·le étant donné la variété infinie de genres non-binaires?

 

Rappelons-nous qu’on a supposé qu’il y avait quelque chose de gai à dormir avec des femmes ayant un pénis. Nous sommes donc obligés de conclure que Jonathan est gai. Ou, si nous avons une compréhension plus charnue des orientations sexuelles, du moins bisexuel ou pansexuel. Dans tous les cas, il n’est pas hétérosexuel.

 

Quand Jonathan nous dit qu’il ne veut pas dormir avec des femmes trans parce qu’il est hétérosexuel, on se doit de conclure qu’il est de mauvaise foi. Il n’est pas hétérosexuel. Il ne fait que nier sa propre attirance de sorte à se cacher derrière une identité respectable d’homme hétérosexuel dans un monde qui dévalue toute autre orientation.

 

…that’s kinda gay.

 

Est-ce que Jonathan devrait nier sa propre attirance sexuelle pour maintenir une identité hétérosexuelle? Il ne devrait pas. Bien sûr, il pourrait ne pas vouloir l’avouer publiquement, mais ça c’est une autre question. On parle d’abnégation, pas de vie privée. Jonathan n’est pas hétérosexuel, qu’il couche avec des femmes trans ou non. Alors aussi bien le faire, non? Il y a plein de bonnes raisons pour ne pas coucher avec quelqu’un·e. « C’est gai » n’en est pas une.

 

Nous sommes une petite partie de la population, les personnes trans. Un peu plus de 1/200. Au plus 1% pour notre groupe d’âge. Il y a peu de chances que vous ayez l’opportunité de coucher avec une femme trans, même si vous le désiriez. Je tiens donc à souligner une autre expérience sexuelle où mon argument s’applique.

 

Le pegging.

 

La définition précise du pegging est incertaine à l’extérieur des limites de l’existence cis. Dans un point de vue cis, on parle de pegging quand une femme utilise un strap-on pour avoir des relations sexuelles anales avec son partenaire masculin réceptif. C’est super plaisant, et ça marche aussi pour les personnes transféminines incapables d’avoir des érections. J’aime bien, personnellement, à cause de ma dysphorie par rapport à mon pénis. Le strap-on semble confirmer, symboliquement, que mon pénis n’a pas sa place sur mon corps.

 

J’ai parlé avec des hommes et des femmes intéressé·e·s à essayer le pegging avec leurs partenaires. Les femmes craignent souvent que leur partenaire refuse, alors que les hommes craignent que ça soit gai. Vous voyez où mon analogie s’attache? Ouais.

 

La même logique s’applique! Peu importe si le pegging est gai. Si c’est gai, alors félicitations, tu es gai—ou, plus probablement, bisexuel ou pansexuel. Et si ce n’est pas gai, alors ce n’est pas gai.

 

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas pertinent de savoir si le pegging est gai ou pas. Alors vas-y! Tu as une prostate, autant bien l’utiliser!

 

L’idée centrale que je veux communiquer est la suivante : peu importe si c’est gai ou non de coucher avec une femme trans. Si ce ne l’est pas, alors ce n’est pas gai. Si c’est gai, alors votre attirance même est gaie, que vous couchiez avec nous ou non. Dans les deux cas, coucher avec nous n’y change rien. Alors arrêtez de vous inquiéter et faites ce que vous voulez! Ne vous limitez pas à cause de constructions sociales ridicules.

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