30 voix de femmes : le gender mainstreaming en Colombie

En tant que chercheures, il est rare que nos participantes nous demandent de crier haut et fort les résultats des entretiens qu’elles ont livrés. Pourtant, dans une recherche conduite sous la direction de la Prof. Olena Hankivsky de l’Université Simon Fraser, c’est arrivé. Lors de cette recherche, les femmes colombiennes activistes, scientifiques et fonctionnaires du gouvernement interviewées nous ont demandé de faire notre part et de diffuser leur message : selon une activiste de Carthagène, l’action collective féministe est difficile car « ils abusent de nous, ils nous tuent, ils nous violent ». Être activiste dans cette ville, n’a rien à voir avec le paysage paradisiaque qu’on retrouve sur toutes les brochures touristiques. Selon plusieurs femmes, c’est justement le tourisme qui vient renforcer le racisme et la violence faite aux femmes dans la ville côtière. Cela laisse croire que le combat de plusieurs décennies des groupes de femmes ne s’est toujours pas fait entendre à l’international.

 

La question centrale de la recherche était de comprendre comment avait évolué l’application du gender mainstreaming (GM) en Colombie : en d’autres termes, comment les activistes, chercheuses et fonctionnaires avaient intégré, dans leur pratique quotidienne, une approche transversale sur le genre qui tiendrait compte non seulement les relations hommes-femmes, les revendications des groupes LGBTIQ+ mais, également, d’une multitude de systèmes d’oppressions tels que l’hétéronormativité, la race ou la classe par exemple. Les résultats sont tout simplement de véritables récits de vie sur l’expérience de lutte politique des femmes dans un contexte de normalisation de la violence qu’est le conflit armé colombien depuis les années 1960.

 

Illustration : Zulay Rueda (Instagram: soyazul19)

Même si elles sont rarement entendues, elles sont là, au cœur de la lutte, depuis des décennies. Elles vivent corporellement l’expérience de la violence, mais aussi celle de la résistance. On pourrait même affirmer qu’elles se positionnent de manière très critique face aux instruments internationaux et à leur application dans le contexte national de la Colombie.

 

Le gender mainstreaming en Colombie s’est établi autant dans les normes et lois dérivant des instruments internationaux qu’à travers de l’approche différenciée sur le genre qui est le résultat de l’activisme politique des groupes de femmes, des groupes LGBTIQ+. La CEDAW, un instrument international qui a permis de faire avancer la lutte contre la violence basée sur le genre, et la Résolution 1325 des Nations Unies, qui confère l’importance de tenir compte des femmes dans les processus de construction de la paix, sont les deux instruments internationaux qui ont été le plus cités par les femmes avec qui nous avons eu la chance de dialoguer. La Cour constitutionnelle a aussi été un élément clé pour l’avancement des droits des femmes et des populations LGBTIQ+ en ordonnant des sentences qui ont créé des précédents judiciaires importants. De la même manière, les différentes lois qui se sont créées en réponse aux violences d’une guerre qui dure depuis plus de 60 ans, ont été des mécanismes internes importants pour les victimes de violences sexuelles. Par exemple, tout en ne se disant pas explicitement intersectionnelle dans son approche, la Loi 1448 ou « Loi des victimes », tient en compte l’imbrication des systèmes d’oppression des survivantes et s’est érigée comme pierre angulaire des revendications de ces dernières.

 

Cependant, la transversalité de l’approche sur le genre est loin d’être un fait accompli : il existe une brèche énorme entre la grande qualité des normes et l’opérationnalisation de celles-ci dans la réalité des femmes. Par exemple, certaines femmes argumentent que plusieurs des actions des fonctionnaires publiques, plutôt que de contribuer à l’avancement des femmes comme sujets de droits, « sont conceptualisées dans une logique de contrôle des corps des femmes », comme le souligne une professeure de l’Université Javeriana, à Bogota. De la même manière, les participantes ont identifié que l’évolution du gender mainstreaming en Colombie a été marqué surtout par des politiques de discrimination positives envers les femmes, sans pour autant aborder les interrelations de genre ou les problèmes dérivant des masculinités hégémoniques. Ainsi, la catégorie « genre » a été réduite à des politiques différentielles ciblant des populations, sans tenir compte des enjeux plus structurels et de l’imbrication des oppressions.

 

D’autres femmes interrogées ont souligné les difficultés pratiques de l’implantation du GM en raison de la division des populations : afin de recevoir de l’aide de l’État, les femmes ou personnes s’identifiant LGBTIQ+ doivent « cadrer » dans une population cible, par exemple, « autochtone », « noire », « âgée », ce qui donne l’impression d’une ségrégation de la population. Ainsi, les identités sont fragmentées ce qui provoque des dissensions entre les groupes. Une professeure de Los Andes le dit clairement : ce qui est nécessaire n’est pas une approche par population, fragmentée, mais bien une « approche structurelle qui démonte le racisme, la misogynie, la lesbophobie, la transphobie ». Dans le même ordre d’idées, des femmes activistes de la ville de Carthagène ont indiqué qu’une approche non-hégémonique aux identités de genre était nécessaire afin de visibiliser leurs luttes. Quant aux féministes noires et décoloniales, elles sont méfiantes : une fois que les institutions s’approprient les concepts – comme par exemple, l’intersectionnalité – ces concepts sont condamnés selon elles. En leurs termes, « il faut en inventer d’autres ».

 

Les femmes interrogées sont catégoriques : les politiques publiques doivent être non seulement en lien avec les traités internationaux, mais surtout, corporéisées. Comme une activistes et chercheure de Bucaramanga le mentionne, « comme nous sommes féministes, nous disons « ce qui ne passe pas par le corps, ne passe pas »; alors, tout doit passer par le corps, et les apprentissages que nous avons, c’est parce que les méthodologies ont surgi, parce qu’elles ont passé par le corps, et c’est ainsi que devraient être les politiques publiques ». La voix des 30 femmes se fait entendre : en plus de lutter contre l’imbrication des oppressions vécues, le corps et les affects sont le centre de leurs luttes intersectionnelles, à partir des frontières, pour les frontières.

 

Yira Isabel Miranda Montero (@YiraMirandaM)
et Priscyll Anctil Avoine (Cyppp_)

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