La participation des femmes dans la « révolution » égyptienne de 2011

Anne-Sophie Roy

Le 17 décembre 2011, sur la place Tahrir, en Égypte, la photo d’une femme couchée sur le sol, entourée et battue par des forces armées est prise. Sur le cliché, toute l’attention est portée sur le soutien-gorge bleu de la jeune femme qui, lors de l’attaque, s’est fait arracher ses vêtements. Cette photo fera par la suite le tour du monde. Cette femme et son soutien-gorge bleu deviendront le symbole de la force des femmes égyptiennes dans leur quête de liberté et de droits, mais aussi de la violence faite aux femmes. Cette photo va d’ailleurs dans le sens de deux phénomènes importants : les révolutions arabes et l’autodéfense de plus en plus courantes en Égypte.

 

Le printemps arabe

Un peu avant le soulèvement, au cours des années 2000, la violence faite aux femmes lors des manifestations était en augmentation, mais le gouvernement est resté inactif. En fait, une stratégie du gouvernement était d’engager des voyous qui terrorisaient la population, dont principalement les femmes, auxquelles ils faisaient subir des attouchements 1. L’argument pour justifier ces actes était alors de catégoriser les femmes comme inférieures et d’affirmer que si elles étaient dans la rue sans justification « acceptable », comme s’occuper des enfants ou faire des courses, c’était qu’elles voulaient subir des attouchements. En 2011, c’est tout ce contrôle sur la population et ces inactions, autant de la première dame que de Moubarak, qui ont encouragé les jeunes à occuper les rues du pays.

 

Pendant 18 jours, hommes et femmes occupèrent la place Tahrir, au Caire, pour manifester contre le régime du président Hosni Moubarak, qui s’effondra le 11 février 2011, après 30 ans de règne. Les femmes qui s’étaient intégrées dans les groupes de revendication furent particulièrement filmées et photographiées, par les médias du monde entier, pour souligner leur courage. Cette valorisation du rôle des femmes, cette aide qu’elles ont donnée pour combattre le régime de Moubarak, a par conséquent donné une nouvelle image des femmes dans les mouvements populaires 2. Le livre Cairo, my city, our revolution, de l’auteure Nesreen Hussein, une femme qui se trouvait sur la place Tahrir, raconte l’expérience qu’elle a vécue :

 

L’un des aspects les plus remarqués du comportement dans les rues et les places pendant les 18 jours de la révolution égyptienne a été l’absence totale de harcèlement. Soudain les femmes étaient libres, libres de marcher seules, de parler à des étrangers, de se couvrir, de se découvrir, de fumer, de rire, de pleurer, de dormir 3.

 

Par ce témoignage, la jeune femme explique son impression de vivre déjà sous une nouvelle ère. Le fait que les hommes aient traité les femmes en égales, malgré les grands mouvements de protestation, souvent propices à la violence, lui a donné une plus grande confiance en elle et le sentiment d’une capacité d’agir. Par conséquent, en mars 2011, à la suite de la chute du régime, pour souligner le 8 mars 2011, les femmes militantes organisent une manifestation sur les réseaux sociaux. Toutefois, ce ne sont que quelques centaines de femmes qui se sont présentées à la rencontre. Avec elles s’étaient joints des hommes militants, des femmes occidentales, des journalistes, mais surtout des voyous engagés pour faire du grabuge comme à l’ère de Moubarak. L’armée avait envoyé ces hommes pour contre-manifester et violenter les manifestants. C’était comme si les hommes et les femmes n’avaient plus de raisons de militer ensemble. L’organisatrice de l’évènement dira par la suite :

 

I was mobbed by a group of men. They wanted to know what the protests were for. They thought that it was one of those western influences. I explained what International Women’s Day was. But then they started yelling at me that it was one of those sectarian demands. I told them that today’s event was organised in honour of all of the martyrs, women and men, of the Egyptian revolution4.

 

Au lendemain de cette difficile journée, une autre manifestation a commencé sur la place Tahrir. Au cours de la journée, 17 femmes furent arrêtées par l’armée et amenées au musée égyptien du Caire. Elles y resteront quatre jours et seront torturées par des décharges électriques en plus de devoir se soumettre à des tests de virginité. Parmi ces femmes, seulement une portera plainte contre l’armée, soit Samira Ibrahim, une femme de 25 ans dont le père était un opposant islamique au régime Moubarak. Le fait d’avoir porté plainte en justice malgré toute la difficulté que cela pouvait représenter de s’opposer à l’armée a tout de même été bénéfique, puisque les tests de virginité ont été abolis en décembre 2011.

 

Apprendre à se défendre

À la suite de ces évènements, les manifestations se sont poursuivies. Les mouvements de femmes ont continué de revendiquer plus de droits malgré la possibilité d’être victimes d’agression. L’armée en tant qu’autorité suprême et les hommes pas toujours enclins à la protection des femmes ont mis celles-ci dans une position délicate. D’un côté, elles ne voulaient pas donner raison aux hommes en s’effaçant de la sphère publique, mais de l’autre côté, elles souhaitaient obtenir un appui.

 

C’est dans ce contexte que les techniques d’autodéfense sont devenues une nouvelle mode. Les cours d’autodéfense étaient apparus au cours des années 2000 dans le contexte des manifestations et du problème des agressions sexuelles. Le besoin de se défendre était devenu essentiel, comme le mentionne Fatma :

 

J’ai participé aux batailles (rue Mohammed Mahmoud). Je ne me suis pas posé la question, je crois que cette fois on n’avait pas le choix. Il fallait y aller, c’était une question de vie ou de mort! C’est sûr que les manifestants n’avaient pas le choix, il y a des institutions à détruire et cela ne peut se faire sans violence. Nous devions être violents!5

 

C’est ainsi que la photo de la femme au soutien-gorge bleu fut prise. À la suite de cette photo, le 20 décembre 2011 au Caire pour manifester contre la violence du régime. La jeune femme de la photo était présente et sera utilisée comme symbole de cette lutte des droits des femmes. La photo projetée symbolise toutes les femmes égyptiennes reprenant le pouvoir : vêtue de son soutien-gorge bleu, avec des allures masculines, elle écrase l’armée avec son pied 6. À ce jour, le sort des Égyptiennes ne s’est pas amélioré malgré les nombreuses tentatives pour améliorer leur situation. Certains iront même jusqu’à dire que l’Égypte est le pire pays pour la condition des femmes au sein du Moyen-Orient.

 


1 ABDELHAMEED, Dalia. « How can the domestication of women facilitate understanding of their plight in Egypt? ». Égypte/Monde arabe, Troisième série, 2015, p. 27-38. https://journals.openedition.org/ema/3495
2 AMARA, Nisrin Abu. « Le débat sur le harcèlement sexuel en Égypte : une violence sociale et politique ». Égypte/Monde arabe, Troisième série, 9, 2012, p. 131. https://journals.openedition.org/ema/3012
3 BRETON, Mélodie. « Les femmes dans la révolution  égyptienne ». https://www.youtube.com/watch?v=NwAIyCbEUn4&t=3105s
4 Reporter’s Notebook. « A long battle ahead for Egyptian women », Al Jazeera. https://www.aljazeera.com/blogs/middleeast/2011/03/9016.html
5 Perrine Lachenal, « Ethnographie de la self-défense féminine dans le Caire révolutionnaire. Modalités de mise en récits de la violence des femmes », Égypte/Monde arabe,Troisième série, 13, 2015, p. 87-88
6 Dahlia Kholaif, « Sexual harassment taints Egypt’s euphhoria »,  Al jazzera, 6 juillet 2013. https://www.aljazeera.com/indepth/features/2013/07/20137617131125427.html

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