La légitimité est un sport de combat

Tous les jours, je me heurte, dans ma réflexion féministe et dans ma manière de l’exprimer au monde, à un obstacle toujours renouvelé : je ne me sens pas légitime. Pas légitime, car pas assez claire, pas assez précise, pas assez argumentée, pas assez détachée ou trop détachée. Je vis dans l’angoisse perpétuelle que ce que j’ai à dire ne mériterait pas d’être entendu.

 

Pourtant, ce n’est pas si étonnant. La pensée féministe est encore largement décrédibilisée, dévalorisée. À mon sens, plus ce que l’on a à dire est dissonant par rapport aux normes dominantes, plus la clarté est difficile à atteindre, car il faut élaborer un autre cadre de référence que celui dans lequel on a été élevée. Ce cadre-là ne vous a pas nécessairement donné confiance. Ne vous a pas nécessairement donné de l’assurance. Ce cadre-là a constamment invalidé vos émotions et  vos opinions.

 

Malgré tout le mal qu’il vous a fait, on vous le renverra toujours à la gueule. On vous demandera toujours de vous formuler en fonction de lui, de ses codes, de ses références, de ses figures majeures. On vous parlera « science », on vous parlera « neutralité », on vous parlera « objectivité » et on vous fera bien sentir à quel point ce que vous dites, faites et analyser de vos émotions, de votre expérience n’a rien à voir avec ça.

 

Si par bonheur on trouve un cadre de référence alternatif, au hasard un cadre féministe, il faudra justifier que l’on ne sombre pas dans le communautarisme ou dans le dogmatisme. Le communautarisme et le dogmatisme sont rarement, voire jamais attribués aux personnes qui défendent le cadre dominant, qu’il soit misogyne, raciste ou héterocentré.

 

Si vous ne parvenez pas à trouver une communauté de pensée apte à accueillir vos idées peut-être vous considérera-t-on comme étant moins agressive. Évidemment un individu seul est moins menaçant qu’une communauté. Par contre, il y a de grandes chances qu’on vous demande les raisons pour lesquelles vous avez tant besoin de vous justifier. Pourquoi vous n’endossez pas vos opinions tranquillement au lieu de vous excuser.

 

Je ressens peu de légitimité, car le sentiment de légitimité des autres me fait mal. Dépasser la peur du jugement, surtout lorsque le même se répète, surtout lorsque vous ne disposez pas d’un groupe ressource pour vous valider, n’est pas chose aisée. Mais vu de l’extérieur, ce manque de soutien n’est pas nécessairement évident. Par conséquent, on vous attribuera un manque d’assurance flottant et sans cause précise.

 

Cet excès d’émotion, s’il ne vous est pas reproché, constituera une carte pour pathologiser votre discours et donc le décrédibiliser. On se demandera quel est le trauma initial qui explique votre  colère/votre difficulté à vous affirmer. On ramènera votre avis à quelque chose d’individuel et non pas à une réalité partagée collectivement ou à une tentative de donner de nouvelles explications au monde, à éclairer un aspect qui vous obsède, à aider les gens qui vous entourent.

 

Un avis dissonant est difficile à imposer, car on vous reprochera toujours de vouloir vous imposer ou de ne pas suffisamment vous imposer. Trop agressif, trop timide, l’avis dissonant est en permanence entre deux feux. Il n’est jamais dit avec la bonne émotion. On vous assénera avec conviction que si l’avis était dit sur le bon ton, on le comprendrait. Si vous parvenez à sillonner entre la colère et la timidité, si vous parvenez à laver votre discours d’une émotion suspecte, on trouvera peut-être votre avis « intéressant ».

 

« Intéressante », la manière dont vous problématisez les choses. Cela a quelque chose de terrible qu’un avis que vous avez passé beaucoup de temps à rendre acceptable le devienne au point qu’il n’ait plus qu’une portée informative. Il ne fait rien bouger. Il est « intéressant ». Votre sentiment de colère ou d’incompréhension par rapport à une norme est considéré comme « intéressant ». Se battre pour qu’un point de vue soit entendu, ce n’est pas seulement vouloir intéresser, c’est vouloir précisément émouvoir, convaincre, faire bouger les lignes.

 

Je cherche encore ce ton proche de la magie qui permettrait d’atteindre les gens avec la  juste dose d’émotion nécessaire à faire bouger leur pensée. J’essaie d’entendre les critiques, pourvu qu’elles soient justifiées et constructives.

 

Le pire, c’est qu’une fois que vous avez réussi à enfin formuler les choses d’une manière qui vous semble convenable à vous et à un.e interlocuteur.trice, il y a fort à parier qu’il faille faire le même effort. Encore. Pour d’autres.

 

La légitimité est un sport de combat. Toujours plus technique. Toujours plus complexe. Toujours plus fatigant. Mais c’est aussi elle qui nous fait nous frotter les uns aux autres dans toute notre complexité, nos aspérités, nos difficultés à nous exprimer et à nous comprendre.

 

2 Comments

  • Pop is the banished one..
    25 août 2018

    Pourquoi ce besoin d’être légitimité par les autres? Vous êtes un mouton?, vous avez besoin du regard des autres pour survivre?!? En terminant, effacée donc votre compte FB et commencer à parler par vos actes et accomplissement…

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  • Isabelle Klein
    25 août 2018

    Merci pour votre agréable commentaire. Le besoin de reconnaissance me semble un besoin vital de n’importe quel être humain. Il est différent du besoin d’approbation. Il s’agit de revendiquer le droit d’être entendu et pris en compte, y compris et surtout si l’avis que l’on émet est divergent par rapport à la majorité. Si vous ne ressentez pas ce besoin, c’est à mon sens qu’il est satisfait, tant mieux pour vous. Je ne vois pas en quoi écrire ce texte fait de moi une personne qui n’agit pas mais cela a l’air d’être une évidence pour vous. J’envie votre sentiment de certitude, il doit vous être très utile pour ne pas vous préoccuper de votre légitimité.

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