IMPOSTURE FÉMINISTE

Pourquoi se dire féministe en 2018? Est-ce encore d’actualité de le mentionner?

 

C’est ce que me pose mon médecin après m’avoir demandé de retirer mon chandail et de m’étendre sur le dos. Les bras derrière la tête et les seins à l’air, je tente de lui expliquer pourquoi je trouve pertinent de m’afficher comme féministe. Évidemment, dans cette position, ma réponse se résume à un mélange de « Je pense qu’il faut redonner au terme sa vraie valeur » et « Il faut arrêter d’avoir peur de se dire féministe ». Deux ans d’université en littérature et à la concentration en études féministes pour cette réponse. Décevant. « Je vois », me répond-elle en me tâtant le sein gauche.

 

 

Pourtant, je suis fière d’être féministe. J’ai une variété de bonnes raisons de me dire féministe. En sortant du cabinet, je rejoue déjà cette brève conversation dans ma tête et je me trouve complètement ridicule. Pourquoi parler de mon féminisme me gêne-t-il? Pourquoi suis-je incapable de répondre à cette simple question? Pourquoi ne trouve-je pas les bons mots?

 

C’est peut-être à force de se contenter de rouler les yeux et de rougir de colère quand j’entends une collègue de classe affirmer haut et fort qu’elle préfère se dire égalitariste plutôt que féministe parce que les féministes détestent les hommes et veulent leur être supérieures.

 

C’est peut-être parce qu’on me reproche d’accentuer les inégalités en portant un chandail arborant le slogan « The future is female ». Pourtant, avec les élections provinciales qui arrivent, je trouve que cette phrase n’a jamais eu autant sa place. En visitant les sites webs des différents partis, je constate que la plupart d’entre eux ne font aucune mention des femmes dans leur programme. Comment atteindrons-nous la parité s’ils ne peuvent même pas l’écrire? The future is female, parce que le passé est à ces hommes à la tête des partis et que le présent l’est tout autant, et ce, depuis trop longtemps.

 

C’est peut-être parce que, par peur de me faire reprocher d’être susceptible et malpolie par mes gérants, je dois me retenir d’envoyer promener les hommes blancs qui passent à ma caisse et qui me demandent de sourire ou de payer nature.

 

C’est peut-être parce que je me retrouve constamment devant des corpus entièrement masculins et des enseignants qui nient la présence des femmes dans leur matière. Christine de Pizan publie La Cité des damesen 1405, mais on n’entend parler que des Flaubert, Baudelaire et Zola de ce monde.

 

C’est peut-être à force de me faire répéter que l’intensité de mes douleurs menstruelles est normale, que j’exagère, que c’est dans ma tête, que toutes les filles ont mal, que je devrais seulement attendre que ça passe… On peut se rendre sur la Lune, mais on ne  parvient pas à trouver d’autres méthodes de contraception plus adaptées aux besoins des femmes et même des hommes?

 

C’est peut-être à force de me faire expliquer c’est quoi LE féminisme.

 

 

J’ai appris à garder le silence sur mon féminisme. Et vous imaginez, je suis blanche, universitaire, d’un milieu aisé et Québécoise de souche. C’est facile pour moi d’être prise au sérieux. Je suis privilégiée. Ça me décourage que d’autres féministes ne puissent pas en dire autant. Ça me décourage de voir des événements féministes complètement exclusifs, ne présentant que des femmes blanches dans leur programme. Ça me décourage encore plus que d’autres événements, comme le Black Girl Festival à Londres ou le mouvement #BlackLivesMatter, soient laissés sous silence ou soient mal interprétés.

 

Ça devrait me motiver à poursuivre mes luttes. Toutes ces raisons devraient me convaincre de crier sur tous les toits que « Je suis féministe ! ». J’aimerais tellement me sentir poussée par la négativité. J’aimerais avoir le désir de leur prouver qu’ils ont tort. Pourtant, je baisse les bras lentement. Je reste enfouie sous mes couvertures, découragée. Parfois, je pleure. Certains jours, je questionne mes intentions. Je questionne mon propre féminisme. Est-ce que je me rase les jambes par choix ou parce que je refuse de m’avouer que je suis conditionnée moi aussi? Pourquoi ai-je encore de la difficulté à sortir de chez moi sans porter de brassière? Mon opinion est-elle vraiment importante? Je questionne ma légitimité. Je souhaite enseigner la littérature par une approche féministe. Je veux redonner aux femmes la place qu’elles méritent dans ce domaine. Mes objectifs de carrière proviennent des inégalités des sexes. Est-ce que je profite des inégalités? Si ces inégalités finissent par disparaître, quelle sera ma raison de me lever le matin?

 

 

J’ai l’impression que ma flamme s’est éteinte. Je tente de mettre des mots sur mon malaise. Je cherche des réponses dans une variété de lectures féministes. J’essaie de comprendre pourquoi je me sens déplacée. Je me sens hypocrite. J’ai l’impression que mon féminisme est une blague. Il se restreint à quelques paires de yeux tournées vers moi dès que la première plaisanterie sexiste se fait entendre. Des regards qui attendent ma colère, qui attendent de me voir exploser. Je souris et je baisse les yeux. Parfois, je trouve ça drôle. Parfois, je lance les blagues avant eux. Parfois, je joue la féministe outrée pour les divertir. Mon féminisme est devenu un spectacle. Je fais comme si ça ne me dérangeait pas. Je fais comme si je savais au fond de moi que mon féminisme était ridicule, comme si je n’étais pas réellement féministe. Mon féminisme est une grosse blague.

 

J’ai frappé un mur. J’ai un énorme sentiment d’imposture qui m’envahit. J’ai l’impression que mon féminisme est futile, que je n’ai rien de pertinent à amener au mouvement. Je deviens lentement une incarnation d’une multitude de stéréotypes. Je me maquille de moins en moins, je suis végétarienne, je range mes soutien-gorge au fond de mon tiroir, je dévoile mes poils, je me fâche.

 

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, je me sentais inspirée, poussée; j’avais l’impression que le féminisme était partout. Je pense aux mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc par exemple, qui ont permis à plusieurs, dont moi-même, de dénoncer des comportements inacceptables. J’avais l’impression que nous allions enfin être prises au sérieux.

 

Je voyais des logos féministes dans toutes les vitrines des magasins les plus populaires : des chandails, des sacs, des étuis à téléphones; le féministe est à la mode! Je voyais des rappeurs influents porter fièrement sur leurs vêtements le titre « We should all be feminists » de Chimamanda Ngozi Adichie. Je voyais les plus grandes marques créer ces vêtements. Je voyais le féminisme prendre sa place dans la culture populaire. Je voyais du changement. Je voyais de l’espoir. Pourquoi le féminisme est-il encore tabou?

 

 

Certes, mon féminisme évolue. Je prends conscience de certaines problématiques plus j’avance dans mon parcours scolaire et expérientiel. Je me rends compte qu’il y a tellement de chemin à faire, tellement de sujets sur lesquels débattre, tellement de tabous à briser. Je réalise surtout que, moi aussi, j’ai encore beaucoup de chemin à faire. J’apprends encore à me connaître. Mon féminisme se redéfinit. Il y a tellement de choses à apprendre, tellement d’idées à découvrir. Dans les derniers mois, j’ai appris ce qu’étaient les écoféminismes. J’ai été captivée. Je sais que je peux rallumer ma flamme. Je cherche ce qui rallumera ma flamme. J’écris, je lis, je réfléchis et peut-être que bientôt, j’arriverai finalement à expliquer pourquoi je m’affiche comme féministe en 2018.

 

 

Frédérique Trudeau

2 Comments

  • Pop is the banished one.
    29 août 2018

    Don Quichotte était épuisé lui aussi….😏✊

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  • Marie
    10 septembre 2018

    Texte franchement pertinent et profondément similaire à ma réalité (et probablement à celles de bien d’autres personnes). Le féminisme, au niveau collectif ou individuel, est constante évolution et c’est ce qui en fait la beauté. Être féministe, je pense que c’est difficile par moment mais encore (et toujours) tellement nécessaire. Bravo pour ton texte!

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