La théorie, un dimanche: nouvelle édition

Cela fait déjà 30 ans que la première édition du classique féministe La théorie, un dimanche [1] parut aux Éditions du remue-ménage. Maintenant offert dans une nouvelle édition et préfacé par Martine Delvaux, ce livre est le résultat d’échanges féministes qui se déroulèrent de 1983 à 1988 entre Louky Bersianik, Nicole Brossard (l’instigatrice du projet), Louise Cotnoir, Louise Dupré, Gail Scott et France Théoret. Pour Nicole Brossard, « [c’]est un recueil dans lequel chacune de nous fait le point sur une problématique qui la touche particulièrement. […] Aussi ce livre est-il tout à la fois tissé de nos singularités et de leurs points de rencontre. C’est un livre où chacune signe un parcours, un questionnement, itinéraire de conscience que nous espérons partager avec vous comme une continuité et un devenir. » (p. 20) Il s’agit de creuser ce qui est incontournable pour le féminisme de l’époque. Pour paraphraser la chroniqueuse féministe Alix Paré-Vallerand à l’émission Les Simones [2] du 5 septembre 2018, c’est un livre théorique assez ardu, mais qui réussit à faire tranquillement son chemin dans nos têtes quand on en fait une lecture attentive et lente. C’est un livre enrichissant, ne serait-ce que pour célébrer les féministes littéraires québécoises qui ont ouvert des voies théoriques encore importantes aujourd’hui. Véritable acte de recherche-création, les essais du livre sont toujours suivis d’extraits inédits de fictions, ce qui est fort apprécié.

 

Dans « L’angle tramé du désir » de Nicole Brossard, la poétesse réfléchit sur la sémiologie du désir lesbien comme une conscience féministe qui entraîne la dimension créative de nos vies. Poursuivant ses réflexions féministes sur le langage, elle interroge le sens profond des mots qui tracent les contours de cette conscience féministe, par exemple la motivation, les motifs, les mobiles, la décision, la dualité, l’antagonisme et la concentration. Ses réflexions sont incontournables pour quiconque s’intéresse aux questions féministes et linguistiques de langue française. Il est intéressant de voir comment sa pensée fait résonner et prolonge celle d’autres féministes lesbiennes importantes comme Monique Wittig. Voici un poème qui fait suite à son essai :

 

ÉPERDUMENT

 

sans répit, j’entends cette prononciation

distincte, la forme sonore du désir d’elle

j’entends du corps antérieur et virtuel

dans le double des voyelles

des blancs comme éperdument

je garde l’équilibre parmi les sons

l’avalanche

puis la réalité s’arrondit

il y a des mots comme pensée qui touchent

ma main, je ne sais pourquoi, il y a des

mots qui s’arrondissent au contact de la

fiction.

 

Dans « Une féministe au carnaval », Gail Scott pose des questions vitales qui concernent chaque artiste féministe. Faut-il être d’abord artiste ou féministe? Comment conjuguer ces deux postures? Peut-on rompre avec le grand projet moderniste qui tend vers le glissement sémantique et cherche l’universel (trop souvent masculin) quand on écrit de la poésie engagée? Gail Scott propose une écriture à tendance postmoderne où pensée et affectivité se rejoignent, où l’insulte est tournée en dérision et le tragicomique retrouve de sa pertinence. Des réflexions difficiles mais nécessaires.

 

« La lanterne d’Aristote » de Louky Bersianik est un essai sur la critique littéraire qui mériterait d’être lu par davantage de critiques d’art contemporain à tendance antiféministe. Combien d’œuvres sont encore dévalorisées aujourd’hui seulement parce qu’elles sont écrites par des femmes ou ont des thématiques féministes ou politiques plus affirmées? Louky Bersianik nous rappelle « [la] fonction fondamentale [de la critique littéraire] qui est de jauger une œuvre, c’est-à-dire de prendre sa mesure, plus que de la juger, c’est-à-dire de porter sur elle un jugement de valeur, mais aussi dans sa fonction auprès du public, comme partie prenante du quatrième pouvoir qui est celui des médias. » (p. 100) Et plus loin, de citer Barthes qui propose de « Démoduler, non démolir, non défaire une construction en lui prêtant un sens unique, en prétendant y trouver un signifié qui serait déjà arrêté; être à l’affût d’un désir, d’un vouloir-écrire et non, comme le souhaiteraient certains critiques, d’un “vouloir-dire”, c.-à-d. d’un sens définitif qui aurait pour effet de fermer l’œuvre à tout jamais [3]. » (p. 103) Ici, la lecture devient un acte de création au même titre que l’écriture. Louky Bersianik nous rappelle l’importance de s’imprégner de nos lectures.

 

France Théoret nous offre l’essai très touchant et sensible « Éloge de la mémoire des femmes ». Elle commence son texte avec la phrase suivante : « Tous les jours, je me raconte ma vie. » (p. 197), une phrase-mantra qu’elle répète plusieurs fois, comme une espèce de martèlement, une discipline pour continuer d’avancer. Elle réfléchit à l’importance des lieux et du temps à travers sa pratique d’écriture et sa grande solitude. L’auteure compare son désir d’un moi idéal à l’idéal du moi. Le moi idéal représente cet autre inaccessible auquel on rêve enfant, mais il faut acquérir la conscience féministe, la pensée et les actes pour grandir. En choisissant plutôt l’idéal du moi, on privilégie l’action féministe et l’écriture sans concession. Les réflexions de France Théoret s’inscrivent dans un quotidien ancré dans le corps, une pratique lente et précieuse remplie d’humilité. C’est toujours un très grand plaisir de la lire, que ce soit en poésie ou dans des textes féministes plus théoriques.

 

La théorie, un dimanche est un classique féministe québécois à lire tout particulièrement si on s’intéresse à la littérature féministe, à la recherche-création ou si on souhaite prendre le pouls des réflexions féministes culturelles et québécoises des années 1980. C’est un livre que j’ai beaucoup apprécié malgré quelques petits accrochages théoriques [4]. Bonne lecture!

 

[1]Pour vous procurer la nouvelle édition : http://www.editions-rm.ca/livres/la-theorie-un-dimanche-2/.

[2]La meilleure façon de les suivre est sur Facebook : https://www.facebook.com/LesSimonesCKIA/.

[3]Roland Barthes, Critique et Vérité, Paris, Seuil, coll. Tel Quel, 1966, p. 72.

[4]Par exemple, le fait que le cadre d’analyse soit très binaire, cis et blanc et qu’il semble y avoir un rejet plus ou moins affirmé de la culture populaire. Peut-être faut-il se remettre dans le contexte de l’époque, plutôt « deuxième vague », avant que ne soient diffusées et popularisées les théories queer, trans et intersectionnelles qu’on connait aujourd’hui.

 

Crédit de l’image : http://www.editions-rm.ca/livres/la-theorie-un-dimanche-2/

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