Allaitement : la pression du naturel

J’en ai marre de voir le mot « naturel » utilisé à toutes les sauces. Surtout depuis qu’il sous-entend clairement « meilleur », « qui doit être recherché ». Parce qu’on va se le dire, autant je n’ai rien contre un retour à des méthodes de production plus durables, écologiques et près de la nature, autant il y a une sorte « d’effet mode » dont se servent certaines personnes pour faire pression sur les autres, presque toujours sur les femmes. Voici la dernière « mode » que j’ai découverte et qui me fait bad tripper : la notion de sevrage induit de l’allaitement VS le sevrage « naturel ». Je m’explique.

 

Ayant choisi de tenter l’allaitement et découvert que ce serait le plus simple pour ma p’tite nouvelle personne venue au monde avec des intolérances alimentaires, je me suis inscrite à des groupes d’allaitement sur les réseaux sociaux afin d’obtenir informations et support. Ce que j’y ai trouvé, par contre, ce sont plutôt des triggers à anxiété sur un moyen temps. Parmi ceux-ci, vous l’aurez compris, la fameuse pression du sevrage induit* VS le sevrage « naturel ». Le sevrage induit, c’est tout sevrage de l’allaitement qui se produit avant les 2 ans de l’enfant, car paraît-il qu’un enfant se sèvre de lui-même entre 2 et… 7 ans! Si le bébé cesse de vouloir du sein ou du chest feeding avant, c’est que vous avez fait quelque chose de tout croche qui l’a fait devenir confus.

J’étais bien naïve et je me disais que j’allaiterais jusqu’à 6 mois ou tant que ce serait une situation agréable pour bébé et moi. Vite, j’ai découvert qu’il fallait choisir son camp et qu’un était clairement moralement supérieur à l’autre, avec permission de juger et d’être condescendant.e avec le reste du monde.

 

 

Bien que je peux concevoir qu’un enfant qui boit à la fois au biberon et au mamelon puisse finir par confondre les deux formes de tétage et préférer celle de l’objet car elle lui demande moins d’efforts (l’humain devient paresseux jeune, ça j’y crois), je trouve sincèrement que ce principe de confusion sein-tétine est souvent poussé trop loin. Je n’ai pas l’expertise d’une consultante en allaitement, mais quand je vois des gens dire qu’il faut empêcher bébé de s’autoréguler en mettant son doigt ou son poing dans sa bouche car « ça fait sauter une tétée », je trouve surtout qu’on coupe dans l’autonomie naturelle que l’enfant est en train d’acquérir pour se calmer. Le mettre au mamelon à la place, alors qu’il n’a pas faim, n’est-ce pas le garder dans sa dépendance à la personne qui le nourrit pour se rassurer? Quelles sont les conséquences psychologiques à long terme de couper ces réflexes qui sont, il me semble, justement naturels?

 

 

 

De même, comment peut-on se permettre de parler de sevrage induit en cas de nouvelle grossesse, alors que s’il y a bien quelque chose de non naturel, c’est la contraception qui empêche de tomber enceint.e malgré les relations sexuelles? Je veux dire, auparavant, le colostrum revenait naturellement s’installer à une nouvelle grossesse, comme aujourd’hui, sauf que les grossesses étaient « naturellement » plus rapprochées et nombreux sont les enfants qui devaient être sevrés de cette façon. Comment peut-on oser culpabiliser une personne en lui disant qu’elle force le sevrage de son bébé parce qu’elle vit une nouvelle grossesse? De quelle « nature » est-il question ici? Sans les contraceptifs du 20e et 21e siècles, qui sont tout sauf « naturels », combien d’enfants dans le monde se sont réellement sevrés « naturellement » dans le monde entre 2 et 7 ans? Mon guts feeling n’est peut-être pas bon, mais j’ai l’impression que le chiffre n’est pas si haut que ça, malgré les formes précédentes de condoms et autres qui pouvaient être en circulation…

 

Ok, ok, me direz-vous, mais quel est le lien avec le féminisme?

 

Eh bien, c’est sans surprise que ces groupes sont constitués en grande majorité de femmes. En fait, on y parle comme s’il n’y avait que des femmes qui allaitent (donc en excluant les personnes non binaires et les hommes qui allaitent). Et ce que je constate, c’est que plutôt que de construire des espaces sécuritaires ou un esprit de sororité qui apporte le soutien à chacun.e dans ses choix, l’ambiance de ces lieux dits d’informations recrée en tout point l’obsession sociale selon laquelle une femme* qui vient d’accoucher doit absolument donner « LE MEILLEUR » pour son bébé qu’importe ce que cela veut dire pour sa santé à elle. Derrière leurs écrans, plutôt que de briser les tabous, de nombreuses femmes choisissent de les renforcer en mettant de l’avant une version parfaite de leur vie ou elles ne racontent que ce qu’elles réussissent à faire pareil, voire même mieux que dans les livres. Elles envoient les nuances situationnelles aux poubelles et culpabilisent celles qui pensent faire autrement ou qui n’arrivent pas à faire comme elles. Chaque fois, c’est le patriarcat qui gagne.

 

Oui, on veut toustes faire ce qu’on croit le mieux pour notre enfant. Ce qui est le mieux n’est cependant pas toujours ce qui se trouve dans les livres ou sur les forums web ou groupes Facebook. Ces nouvelles façons de prendre de l’information sont plus rapides, mais pernicieuses : les réponses ne viennent que rarement de professionnelles et pas toujours de personnes dont les intentions sont les meilleures, malheureusement. En fait, j’ai lu quelque part il y a quelques années qu’une étude démontrait qu’Instagram augmente la pression de la « perfection » chez les nouvelles mères. Avec les cadrages qui ne prennent que ce qu’il y a de beau, facile de faire rêver… mais difficile de reproduire dans la vraie vie. Les groupes « de mamans » et spécialement d’allaitement me semblent produire le même genre de pression.

 

Alors aujourd’hui j’ai envie d’écrire bien fort que ce qui est le mieux, c’est ce qui rend notre famille heureuse et qui préserve notre santé mentale. Donnons-nous le droit de savoir ce qui nous convient et donnons le droit aux autres de savoir ce qui est le mieux pour elles, sans jugement!

 

 

* Toutes les personnes qui viennent d’accoucher, mais plus spécifiquement les femmes, car la société patriarcale en général ignore que des personnes d’autres genres accouchent.

1 Comment

  • Les Vaillantes
    2 novembre 2018

    D’accord avec toi de A a Z. J’invite toutes les jeunes mamans à ne pas se laisser tenter par la Parenthood 2.0 qui nous a assailli il y a quelques années depuis les réseaux sociaux. Ecouter ses envies, celles de ses petits bouts, c’est tout qui compte.
    Pas besoin d’un workshop sur 3 jours pour savoir comment bien allaiter sa progéniture, il faut écouter son intuition – back to basics !

    http://www.lesvaillantes.com

    [Commentaire hors-sujet? Abusif? Spam?]

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