Mon expérience non binaire des toilettes pour hommes

Les toilettes publiques pour hommes sont un bas lieu de pouvoirs et de malaises. Il y règne un silence digne des salons funéraires : il ne faudrait surtout pas parler aux autres hommes en se tenant les parties sexuelles aux urinoirs, car on perdrait des points de virilité hétéro-présumée. La communication orale se voit réduite au strict minimum : un merci étouffé en retenant la porte d’entrée, un occupé pour signaler sa présence dans une cabine, quelques grognements en croisant des visages connus, comme si parler était une forme de vulnérabilité interdite en ces lieux sacrés.

Rares exceptions : quand l’alcool est de la partie, il arrive que les hommes cishet se délient la langue entre eux et fassent des blagues généralement toxiques, machos et de nature sexuelle. La fraternité s’organise dans la glorification de l’hétérosexualité et un sentiment partagé de supériorité genrée. Aucune chance de créer des liens avec des hommes si on est une personne non hétéro, encore moins si on est une personne non binaire comme moi. Les toilettes pour hommes sont un lieu de passage et de honte. On y dépose sa pisse et sa merde avant de repartir en courant chez soi.

Les installations sanitaires sont binaires : cabines fermées et urinoirs ouverts. Pisser debout dans un urinoir est la manifestation d’un privilège masculin cis. C’est une virilité qui déborde, s’étend, prend le plus d’espace possible et inonde les lieux. Il n’est pas rare d’admirer de la pisse par terre, sur les murs et sur les sièges des toilettes. Étaler sa pisse comme une bête, marquer le territoire, laisser son odeur partout, intimider, rendre mal à l’aise les autres hommes : voilà des manifestations d’une compétition de masculinité toxique. Une règle non écrite des urinoirs : il faut utiliser celui qui est situé le plus loin possible d’un autre homme cishet. L’hétérosexualité masculine cis demande une distance, un éloignement prude. Les yeux ne doivent pas se croiser et encore moins donner l’impression de zieuter les parties sexuelles des autres hommes, ô horreur! Quand on pisse debout, il faut fixer le mur d’en face, se laisser emporter par des pensées lointaines et obscures, puis, en cas d’extrême nécessité, jeter un coup d’œil rapide en bas pour secouer les gouttes de la honte. Alors que les premiers jets de pisse sont poussés avec force, fierté et vacarme, les dernières gouttes timides sont une source de gêne inévitable. L’homme souhaiterait un jet de pisse éternellement puissant.

Lorsque tous les urinoirs sont occupés, l’homme cishet aime pisser debout dans une cabine en laissant la porte ouverte pour manifester : 1) qu’il possède un phallus, 2) qu’il a un privilège cis, 3) qu’il ne se rabaisse pas [sic] à faire pipi assis comme d’autres genres qu’il considère inférieurs et 4) qu’il ne fait pas caca. Faut-il rappeler que l’anus de l’homme cishet reste l’un des plus grands tabous du 21ème siècle ? Dans son monde idéal, l’homme cishet n’aurait pas d’anus et ne pourrait pas être pénétré, au plus grand déplaisir de sa prostate.

Prenons un autre cas de figure : les miroirs. Alors que les miroirs dans les toilettes pour femmes sont des outils utiles où l’on peut se regarder, se maquiller, se coiffer, plaisanter avec les amies, fraterniser entre inconnues, les miroirs des toilettes pour hommes consolident les malaises ambiants et les insécurités. Les miroirs des toilettes pour hommes agissent comme des obstacles. C’est le reflet d’une masculinité toxique qui n’ose pas se regarder en face, amorcer un travail d’autocritique et de déconstruction. Les hommes cishet sont gênés et mal à l’aise de se regarder dans les miroirs. Quand ils se regardent, c’est par accident ou extrême nécessité. Il est exceptionnel de voir des hommes s’attarder quelque temps devant la glace, prendre soin de leurs visages, se mettre beaux et, encore plus rare, se maquiller.

On m’a souvent regardé·e croche et jugé·e parce que je passais plusieurs minutes à m’arranger devant les miroirs. Cette surface a toujours représenté un grand stress pour moi, une anxiété sociale reliée à la hiérarchie et à l’assignation des genres, à comment l’on me perçoit de la mauvaise façon, toujours. J’essaie autant que possible de m’arranger dans la glace quand il n’y a personne d’autre autour de moi, mais ce n’est pas chose facile. Quand un homme entre dans les toilettes, une altercation de regards se produit, un petit choc dans l’espace, une interrogation, une question, un bouleversement. Comme si se regarder dans la glace était le signe d’une trop grande manifestation de fragilité, de faiblesse, de douceur, toutes des choses qui s’éloignent d’une conception traditionnelle et toxique de la masculinité qui est attendue, assignée par défaut dans ces lieux.

Les personnes trans et/ou non binaires ne sont pas en sécurité dans les toilettes publiques pour hommes. Ce sont des lieux qui portent une lourde charge symbolique patriarcale, hétéronormative et cisnormative et qui ne sont pas ouverts à la diversité sexuelle et de genre. Les personnes qui s’écartent le moindrement de ces normes exclusives subissent des violences, du regard sévère aux plus horribles sévices. Je rêve du jour où les toilettes non binaires comme 3ème option seront la norme partout. En attendant, il faut continuer de s’indigner et d’exiger des lieux qui correspondent à nos réalités afin de vivre dans la dignité et répondre à nos besoins de base.

3 Comments

  • Christian
    31 mai 2019

    En tant qu’homme cishet, il me semble que c’est donner beaucoup de sens à peu de choses.
    Ne sont pas en sécurité ou ne se sentent pas en sécurité?

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    • C
      8 juillet 2019

      Le paragraphe sur la cabine avec la porte ouverte est un bel exemple. Hilarant ! Et un peu effrayant de voir jusqu’où la pensée peut nous emmener à partir d’un quelconque élément –> tout simplement là où sont nos convictions… On peut percevoir la symbolique que l’on souhaite partout : renforcement automatique de son système de croyances

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  • Camille
    8 juillet 2019

    Un chef d’oeuvre de (sur)interprétation symbolique ! Malheureusement un post sexiste misandre de haut niveau également.
    C’est un mélange étonnant, il y a un effet comique et effarant à la fois. En tout cas un témoignage que chacun vit dans sa propre réalité selon son histoire et ses convictions.

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