Nos amis les hérissons

J’ai vécu dernièrement une confrontation assez déroutante avec nos bons vieux amis les stéréotypes sexuels.
J’étais en plein magasinage, et je cherchais un petit cadeau pour le bébé no. 2 d’une connaissance, qui doit accoucher sous peu.
J’entre dans une boutique de literie, où il semblait y avoir des trucs / accessoires de bébé. Je commence à regarder des petites couvertures qui avaient l’air cute, de bonne qualité et pas complètement débiles. Les couvertures étaient pliées et disposées en deux piles: l’une avec des couleurs chaudes (rouge, rose, jaune, orange) et l’autre avec des couleurs froides (bleu, vert, mauve).
Une vendeuse s’approche en me demandant si j’avais besoin d’aide (mais d’après moi, c’était plus parce que j’étais en train de massacrer ses belles piles). Je lui dit que je cherche un cadeau pour un nouveau bébé qui doit naître bientôt.
Elle me demande « Ah! Ça va être quoi? ». Je lui réponds que ça va être un bébé (du-uh!), mais qu’on ne connaît pas le sexe.
La vendeuse me répond que je ne trouverai pas ce que je cherche dans les deux piles (sur le même ton vaguement insulté que si je lui avais dit que je voulais acheter des condoms glow-in-the-dark). Supposément parce qu’il n’y a rien de neutre dans les deux piles. Je lui fais remarquer que rouge et orange, ça peut être neutre, tout comme un motif vert lime et mauve.
Mais apparemment, rouge et orange c’est plus rose, et vert et mauve c’est plus bleu. Donc, peu importe le motif (pour faire une longue histoire courte, j’ai arrêté mon choix sur une couverture bleu foncé, mauve et vert lime avec des motifs vaguement slaves de poupées russes et de petits chevaux), si c’est des couleurs froides, c’est masculin, et si c’est des couleurs chaudes, c’est féminin.
Comme elle avait vraiment l’air scandalisée que je suggère de donner quelque chose de mauve à un bébé qui serait peut-être une fille, ou quelque chose de orange à un possible garçon, elle m’a montré « un motif neutre »: une couverture beige avec un lion beige foncé. Motif cute mais couleurs à vomir, quoi. (C’était peut-être approprié pour un usage relié aux bébés, sous cet angle-là, i.e. la régurgitation.)
Voyant que je ne me pâmais pas pour le lion beige, la vendeuse me montre une autre couverture, cette fois-ci beige pâle, mais avec des motifs bruns, bleus et verts de faons, de papillons, de lapins et de hérissons.
Elle déplie la couverture, pour montrer le motif, et m’annonce que finalement, celle-là ne marchera pas non plus: « Les couleurs sont neutres, mais le hérisson, c’est un animal masculin ».
Oui oui, vous avez bien lu: le hérisson, un animal masculin.
Sérieusement, WTF?
Le hérisson, un animal masculin? Ben oui!  Qu’est-ce que les Hell’s se font tatouer avec des « Bic » patentés en prison? Des gros hérissons virils voyons!
Ou peut-être qu’il n’y a juste pas de hérissons femelles…
Tout ça pour dire que ça m’étonne toujours à quel point certaines personnes semblent avoir besoin de caser les gens dans une catégorie ou une autre, sur la base de caractéristiques arbitraires (ici, le sexe biologique).
Let’s face it. Il était question d’un bébé. Dont on ne connaît ni le sexe, ni le nom, ni la personnalité ou les préférences (de couleur, sexuelles ou l’autre). On parle d’une créature qui n’a jamais vu la lumière du jour, qui est encore une partie du corps de sa mère, et qui, à tout coup, n’a pas la moindre idée de c’est quoi, un fucking hérisson.
D’où vient donc ce besoin de « caser » des personnes? Pourquoi cette dépendance totalement irrationnelle sur des stéréotypes? Est-ce que c’est parce que ça simplifie les interactions sociales? Est-ce que c’est purement pour se rassurer sur le monde qui nous entoure, sans toutefois se donner la peine de s’ouvrir aux autres, et aux différences individuelles? Est-ce une manifestation d’intolérance envers ce qui déroge à un modèle social pré-approuvé?
Je n’en sais trop rien. Tout ce dont je suis certaine, c’est que ce futur bébé a bien le droit d’aimer le orange, le vert, le mauve, le rose ou le bleu, et même – scandale! – les hérissons, et ce, peu importe son sexe, le genre auquel il / elle s’identifiera ou l’orientation sexuelle qu’il / elle découvrira au cours de sa vie. Garçon ou fille, je veux qu’il / elle puisse s’épanouir pour lui/elle-même, et non en fonction d’un quelconque moule pré-établi.
***
Cette anecdote me fait penser à un épisode de Sex and the City dans lequel Miranda (avocate carriériste, souvent célibataire, aux cheveux courts et amatrice de baseball), alors célibataire, se fait « matcher » par un collègue de travail avec une connaissance lesbienne de ce dernier. Elle se rend alors compte que ses collègues l’acceptent soudainement davantage pensant qu’elle est lesbienne, alors qu’elle n’est qu’une hétéro célibataire. Miranda a alors une épiphanie: « They think they’ve figured me out! »
Autrement dit, le malaise social se dissipe dès qu’on se fait caser dans un stéréotype ou un autre…

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