Le désordre de la nature

Depuis quelques décennies, les femmes ont investi massivement le monde du travail et les hommes s’impliquent de plus en plus dans leur vie de famille.  On assiste cependant, depuis quelques années, à un retour en force d’un discours naturaliste tendant à limiter les femmes à un rôle reproductif et domestique (moi qui croyait que les mères ne laissaient pas assez de place aux pères, faudrait se brancher…)

On ne peut nier que la nature a prévu des femmes qu’elle aient des enfants (dans la plupart des cas) et forcément qu’elle s’en occupent, même si on ignore souvent les changements hormonaux qui surviennent même chez le nouveau père (comme l’augmentation de la prolactine, l’hormone de la lactation).

Dans un monde idéal, il y aurait toujours sans doute un parent à la maison pour s’occuper des jeunes enfants, dans les premières années de vie qui sont les plus importantes mais au moins les garderies sont-elles tout de même plus que de simples enclos à enfants elles procurent socialisation et  stimulation mentale (dans le cas de certains enfants, c’est même la seule stimulation dont ils bénéficient!) 

Les tâches domestiques que certains se plaisent à associer aux femmes, en particulier celles qu’ils n’aiment pas faire, ne sont rien d’autre que des inventions humaines: les couches, les vêtements et leur entretient, la cuisson des aliments et la cuisine « élaborée », les tâches ménagères et les outils pour les accomplir. La notion même de propreté est une invention humaine, les autres animaux ne se lavant généralement pas et se foutant bien du désordre de la nature.

Enlevons-nous de la tête l’image de Délima Cailloux (Welma Flinstone) en train de balayer sa maison de pierre, repasser la peau de chèvre de Fred ou de faire la vaisselle avec la trompe d’un mammouth en guise de robinet! La nature n’a rien prévu de tout cela et si elle pouvait parler, elle nous dirait probablement de cesser de tout lui mettre sur le dos! Personne n’oserait dire que pour être «naturel» il faut cesser de se laver, de se vêtir, de soigner les malades ou d’utiliser la technologie et la contraception.

Naturelles pour une femme les taches ménagères? Que font les femmes, dès qu’elles en ont les moyens? Elles engagent une femme de ménage! Est-ce qu’une femme en paierait une autre pour se maquiller, s’épiler ou se coiffer à sa place? Pour magasiner? Pour satisfaire son conjoint sexuellement? Jamais en 100 ans! Ce sont pourtant toutes des activités considérées comme « naturellement » féminines (si on trouve naturel le maquillage et la teinture…)

S’il était si naturel pour une femme d’être toujours au service des autres en s’oubliant elle-même et de limiter son univers au monde de la maternité et de la domesticité, il n’y aurait pas tant de femmes à avoir le sentiment d’étouffer dans ce modèle. Les filles protesteraient pour ne pas étudier, ne pas travailler, ne pas avoir de vie en dehors d’une vie d’épouse et de mère. Il est clair qu’on a tendance à trouver une chose naturelle ou pas selon qu’on veut la refiler à l’autre sexe ou se la réserver pour soi!

Qu’il émane d’un homme ou d’une femme, le discours naturaliste sur les rôles sexuels est extrèmement infantilisant pour les deux sexes puisqu’il dépeint les hommes et les femmes comme des personnes qui ne sont suffisamment intelligentes ou renseignées pour se rendre compte de ce qui est naturel ou pas pour l’un ou pour l’autre. On connaît la chanson: une personne qui n’est pas d’accord est manipulée, malhonnête, ou bien elle a un problème sexuel et n’est pas un «vrai» homme ou une «vraie» femme. Tout le monde serait tellement plus heureux et épanoui d’embrasser enfin sa véritable nature!

La nature c’est le monde biologique mais ça ne se limite pas qu’à ce que l’on voit. La nature c’est ce que notre instinct nous pousse à faire même lorsque tout notre conditionnement nous dit de faire le contraire. C’est une pulsion qui nous pousse à être authentique, en dépit des préjugés que nous pourrions rencontrer. C’est le désir de transcender les définition et les dogmes. C’est le sentiment très fort de ne pas être, dans son fort intérieur, tel(le) que les autres voudraient que l’on soit. C’est une vérité nue.

De nombreuses femmes divorcent après avoir tenté en vain d’être heureuses dans un mariage traditionnel. Ce ne sont pas les seules à s’être rendu compte que leur nature n’était pas respectée. Même dans les pays ou l’on réprime l’amour et le sexe avant le mariage il y a des gens qui osent tout de même s’aimer et faire l’amour sans être mariés. Des personnes assument une orientation ou une identité sexuelle différente après avoir passé des années à tenter de se conformer à un monde hétéro normatif où les genres nous sont imposés d’office selon nos organes génitaux.

Des gens quittent une communauté religieuse ou une secte, même après y avoir grandi et en sachant qu’elles seront peut-être reniées par leur proches. Des personnes prennent le risque de s’élever contre des régimes dictatoriaux pour défendre la liberté, même si elles savent qu’elles y risquent leur vie. Des enfants élevés par des parents racistes ou homophobes deviennent parfois complètement différents d’eux en grandissant, parfois au point de couper les ponts avec eux.

Une «nature » qui nécessite un conditionnement constant et des tapes sur les doigts n’est pas plus naturelle que la teinture à cheveux ou les faux ongles On doit se méfier de tout les gourous autoproclamés qui se sont donné la mission divine de vous montrer comment être vous-mêmes!  Ça, personne ne peut le faire à notre place!

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