LA GRÈVE ÉTUDIANTE POUR LES «NULLES»

 

« Désolé de vous décevoir, vous les gardiens de l’ordre établi, les gardiens du statu quo et du confort,le mouvement ne faiblit pas. La grève peut reprendre comme elle peut se terminer cette semaine, en fait, peu importe. Il s’agit déjà plus que d’une simple grève, les choses, pour vrai, sont en train de changer. »

Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de la CLASSE lors de son discours de démission,  août 2012.

 

Au moment où ces mots étaient prononcés devant une foule fébrile, pendue aux lèvres de l’orateur, peu de gens pouvait deviner la détresse sur mon visage. De ma perspective, tous nos efforts de radicalisation du mouvement venaient d’être happés par l’évocation de ces prétendus grands changements en cours, qui allaient jusqu’à remettre en question le maintien d’une grève pour laquelle on avait tant donné. J’ai dû quitter la salle en vitesse cherchant un coin pour m’isoler. Une militante de la CLASSE d’origine colombienne m’a alors accrochée au passage, me déballant d’un trait les dynamiques oppressantes qu’elle avait vécues dans l’organisation, visiblement bouleversée elle aussi par les contradictions qui défilaient ce soir-là sous ces yeux. Les contradictions entre les prétentions combatives, émancipatoires et démocratiques du mouvement dans lequel elle s’était engagée et la réalité violente qui la rattrapait. La grève était en train de lui passer sur le corps et sur ses grands principes.

Je me demande encore aujourd’hui quelles pouvaient bien être ces choses en changement. Ou plutôt, qu’est-ce qui avait concrètement été transformé pendant la grève étudiante de 2012? Nombreuses étaient les personnes pour rappeler qu’il s’agissait d’une grève dont l’objectif n’était que de bloquer la hausse des frais de scolarité, que celles qui aspiraient à plus étaient naïves, opportunistes ou, au mieux, idéalistes. Mais pour la majorité des féministes, la grève représentait une chance pour les étudiant-es de développer, voire de mettre en acte, une volonté de transformer les rapports de domination qui régissent nos vies au quotidien. Quel est l’état de ces transformations depuis le retour en classe? À première vue, on remarque une plus grande conscience générale qu’il existe des exploiteurs-exploité-es et que les femmes occupent des positions spécifiques dans ces rapports. Mais de tels changements sont difficilement mesurables au quotidien[1].

Je tenterai de comprendre, à partir des grèves étudiantes de 2005, de 2007 et de 2012 auxquelles j’ai participé, l’état des transformations provoquées par le mouvement de grève dans la vie des étudiantes impliquées. Par exemple, même si l’ASSÉ s’est dotée de positions et de revendications féministes, le dépassement des simples déclarations de principes représente tout de même un réel défi en temps de lutte. Pourquoi n’accorde-t-on pas concrètement la même importance aux revendications féministes et de l’éducation gratuite quand vient le temps de passer à l’action? Ce n’est pas un hasard si autant de féministes désertent rapidement ce mouvement. Déjà, après la grève de 2005, des personnes du comité femmes en grève de l’UQAM témoignaient de cette réalité :

C’était important que la lutte féministe fasse partie intégrante de la grève parce qu’il y a son lot de sexisme et de machisme dans le monde étudiant, et encore plus pendant des moments de tension comme lors d’une grève. Nous avions entendu parler d’incidents assez graves qui ont eu lieu: des agressions sexuelles, physiques, verbales et psychologiques envers des étudiantes, venant d’étudiants machos impliqués dans le fonctionnement des instances de la grève étudiante[2].

 

 

ET SI MILITER ÉTAIT UNE FAÇON D’APPRENDRE À DEVENIR UN HOMME OU UNE FEMME?

« Les dominants et les dominées – ici hommes et femmes – ne reçoivent pas la même quantité ni la même qualité d’information sur les connaissances, les représentations et les valeurs. […] De plus, même s’il s’agissait théoriquement de la même information, l’expérience vécue n’est pas la même, de chaque côté de la barrière. »

Nicole-Claude Mathieu, 1991

S’intéresser à la division sexuelle du travail au sein d’un mouvement progressiste rend visibles de nombreuses contradictions entre les idéaux affirmés de transformation sociale et le maintien passif ou actif d’éléments patriarcaux qui empêchent de véritables changements. L’histoire nous démontre que, suite à une période intense de lutte provoquée par un mouvement social, la division sexuelle du travail préalable est reconduite, presque intacte, dans les relations amoureuses, militantes et familiales[3]. La division sexuelle du travail «a pour caractéristiques l’assignation prioritaire des hommes à la sphère productive et des femmes à la sphère reproductive ainsi que, simultanément, la captation par les hommes des fonctions à forte valeur sociale ajoutée»[4]

Ainsi, la division sexuelle du travail a deux principes organisateurs: le principe de séparation (il y a des travaux d’hommes et des travaux de femmes) et le principe hiérarchique (un travail d’homme « vaut » plus qu’un travail de femme). C’est parce qu’elle est perçue comme le prolongement naturel des caractéristiques physionomiques et comportementales différentes des hommes et des femmes que la division du travail entre les membres d’un même groupe est considérée comme « allant de soi ». Néanmoins, les activités dont les femmes assurent traditionnellement la charge ne leur fournissent de fait ni le même type de connaissances pratiques, ni la même reconnaissance à l’intérieur du groupe auquel elles participent que celles des hommes, permettant à ces derniers une ascension dans l’échelle sociale. D’ailleurs, on remarque qu’à partir du moment où des femmes commencent à occuper certaines fonctions, celles-ci perdent généralement de la valeur, comme à l’inverse, dès qu’une profession se dévalorise, elle se féminise.

Formellement, l’ASSÉ s’organise sur certains principes, positions et mesures qui évoquent les bases d’une transformation de la division sexuelle du travail: alternance dans les tours de paroles, caucus non-mixtes, prise en compte des rapports de domination dans l’animation d’instances, comité femmes statutaire, etc. On se rend toutefois rapidement à l’évidence que les pratiques militantes se fondent sur le maintien de rapports sociaux de sexe traditionnels et plus particulièrement, sur une division sexuelle classique du travail. La répartition sexuée des tâches militantes et ses conséquences en termes de reconnaissance de compétences politiques peuvent décourager définitivement l’implication de femmes dans la lutte politique. De manière générale les hommes et les femmes ne reçoivent pas dans leurs parcours militants la même quantité ni la même qualité d’information forgeant leurs connaissances, représentations et valeurs. Par exemple, les nouveaux militants seront davantage pris sous l’aile de camarades masculins expérimentés et reconnus comme tels. Souvent, leurs analyses politiques obtiendront davantage d’appui et leurs projets pourront plus facilement être mis à exécution avec les ressources nécessaires. Ces mécanismes informels façonnent l’apprentissage politique des militant-es permettant à des individus de bénéficier d’opportunités et de ressources différenciées pour contribuer à la vie politique.

Les femmes remplissent un rôle particulier dans la reproduction de la société, produire la vie, l’entretenir et produire ce qui est nécessaire à sa subsistance, puisque « le travail productif et le travail reproductif s’effectuent souvent simultanément et dans le même espace lorsqu’on est une femme »[5]. Les qualifications des femmes sont d’emblée peu reconnues comme telles, mais vues comme des « dons naturels ».  Ainsi, dans les groupes militants, les associations étudiantes et les syndicats, on retrouve généralement, comme dans d’autres milieux sociaux d’ailleurs, une tendance à la ségrégation des femmes dans un nombre réduit de tâches de projets: cuisine, soutien psychologique, secrétariat général et éducation populaire, dont féministe. Cela ne signifie toutefois pas que les femmes sont absentes des  actions plus dangereuses, notamment dans l’organisation d’actions directes. Mais il existe un déni dans l’organisation du travail à reconnaître que l’attribution de tâches selon le sexe  comme une construction sociale.

Cette division sexuelle du travail militant dans le mouvement étudiant permet encore et toujours l’appropriation du travail des femmes et des personnes les plus marginalisées, puisqu’il est de manière générale peu valorisé et n’offre pas de rétribution matérielle ou symbolique. Bien que la majorité des militant-es du mouvement étudiant ne reçoivent pas de salaire pour leur travail, la valorisation/dévalorisation de certains postes et tâches contribue à l’assignation des hommes et des femmes dans des rôles historiquement associés à leur classe de sexe. Ainsi, celles qui s’impliquent au sein des comités de parents-étudiants, des comités bouffe, des fonds de solidarité aux étudiant-es précaires ou des comités de soutien aux arrêté-es, travail indispensable au bon fonctionnement de la grève et des associations, ne se retrouvent pas dans une filière leur permettant l’accès aux cercles décisionnels.

Le type d’engagement choisi est ainsi indissociable de la construction des normes militantes, comme l’exprime cette étudiante en littérature française de l’Université du Québec à Chicoutimi qui a tenté de s’impliquer dans son association étudiante :

«Je me souviens encore de ces réunions où les femmes ne disaient rien, ne s’affirmaient pas, étaient toujours d’accord, donnaient leur temps au tour de paroles sans que personne ne se questionne sur l’incapacité des femmes à parler. […] Cette structure, nous pourrions certainement la nommer comme étant paternaliste puisqu’en plus de détenir la quasi-entièreté du temps de parole, les hommes du groupe étaient toujours à la tête des réunions: c’est eux qui la planifiaient et la dirigeaient. Selon mon expérience, jamais une femme n’a présidé une réunion militante à l’UQAC à l’hiver et au printemps 2012. Ils prenaient donc la quasi-totalité des décisions sous notre consentement muet»[6].

En effet, dans les espaces délibératifs et décisionnels, assemblées générales et comités de mobilisation, la prise de parole des hommes et des femmes est polarisée entre ce rôle d’«attirer l’attention» qui est socialement dévolu aux hommes d’une part et celui de «donner de l’attention» dévolu aux femmes. Cette manière de comprendre les échanges entre les militant-es permet de comprendre pourquoi l’écriture des tracts ou la prise de parole stratégique dans les réunions internes est davantage valorisée pour les hommes, alors que les femmes sont valorisées dans les tâches d’appui aux hommes: prise de notes en réunion, impression et la distribution de tracts, fabrication de bannières, location de locaux et autre logistique, etc.

 

ON NE CHOISIT PAS SA FAMILLE

La mobilisation symbolique et matérielle de la famille demeure une clé du fonctionnement et du succès d’un mouvement de lutte. Comprendre les modèles familiaux et les structures familiales sous-jacents aux mobilisations étudiantes permettrait donc de mieux saisir l’organisation des rapports sociaux de sexe en son sein. À cet effet, la campagne de la CLASSE autour du slogan « Ensemble, bloquons la hausse » et du carré rouge reste un bon exemple du recours au symbole de la « famille unie ». Elle invitait au ralliement de toutes les tendances, faisant abstraction des structures d’organisation de la lutte, sans négociation, ni débat, sous la gouverne d’une minorité. S’il participe d’une volonté réelle de solidarité, ce type d’appel au penchant paternaliste se traduit aussi dans les pratiques organisationnelles, car il écarte toute possibilité de désaccord ou de confrontation au sein de cette famille symbolique. Certes, une famille unie, comme le mouvement étudiant élargi, peut être un rempart face aux épreuves; mais elle implique aussi un contrôle étroit ainsi qu’une hétéronormativité lourde. Rappelons à ce propos l’appel du président de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) au Premier ministre lui demandant de se comporter en « bon père de famille » pour régler la crise.

La figure symbolique du chef de famille s’est d’ailleurs reproduite à travers les porte-parole vedettes, avec qui la base étudiante aurait dû se serrer les coudes coûte que coûte. Alors, selon une démissionnaire du comité femmes de l’ASSÉ critiquer “la famille” est perçu comme une désolidarisation passible d’exclusion puisque les efforts

[…] pour tenter de comprendre, d’analyser et de trouver des solutions à la présence de nombreux rapports de pouvoir (cégep \ université, hommes \ femmes, militantes et militants du local \ du national, militantes et militants expérimenté-e-s \ nouveaux et nouvelles militants et militantes, militantes et militants \  »autres étudiants et étudiantes », etc.) afin que toutes et tous se sentent impliqué-e-s au sein du mouvement, nous ont valu les reproches classiques voulant que ce genre d’initiatives divise le mouvement de la lutte à venir[7].

Plusieurs féministes ont expérimenté ceci dans leur parcours militant. La démission avant la grève des membres du comité femmes de la CLASSE suivi d’un vide au cours de celle-ci et le faible nombre de comités femmes organisés sur les campus témoignent de cette difficulté.

Pendant la grève, la CLASSE est donc restée silencieuse sur sa propre division sexuelle du travail. Outre les quelques tentatives de mise en place de garderies et ou d’assignation de certains hommes aux cuisines, rien n’a été fait. Pour un mouvement qui prétend à une transformation sociale importante, cette défense d’un modèle patriarcal symbolique de la famille a de quoi en désillusionner plusieurs puisqu’il sous-tend un aveuglement complet face à l’exploitation des femmes.

Devant l’immensité de la tâche à accomplir, la remise en cause par les comités femmes et les groupes anti-oppression de telles structures symboliques oppressives au coeur du mouvement étudiant ouvre des brèches importantes. Ces groupes queer, ces comités de parents-étudiants, ces comités femmes/féministes, etc. luttent à l’intérieur et à l’extérieur des structures étudiantes contre la pensée unique

[…] même si [selon Vivanne Nadeau, militante de l’ASSÉ] les assemblées générales sont vues comme la base de la démocratie directe à l’ASSÉ, il reste que ces assemblées sont « dirigées » par une forme d’élite estudiantine qui a un accès privilégié à la dynamique de la politique étudiante et du mouvement étudiant. Les autres étudiant-e-s ne faisant pas partie de ce groupe privilégié se sentent nécessairement exclu-es[8].

 

JUSQUE DANS NOS BOBETTES

Alors que l’horreur des violences policières et le harcèlement des sécurités privées ont beaucoup fait les manchettes, les violences sexuelles entre camarades en grève sont restées sous silence à l’exception de rares publications militantes féministes[9]. La déconstruction de stéréotypes sexuels et d’idées préconçues sur la sexualité qu’amène une mobilisation étudiante n’a pas neutralisé ces violences. L’appropriation du corps des femmes à travers l’imposition de relations sexuelles n’échappe pas au milieu militant. L’appui émotionnel et le plaisir sexuel — sans réciprocité — font aussi partie des formes de travail invisible des femmes rarement pris en compte. Beaucoup de courage et un bon réseau d’appui sont nécessaires pour dénoncer publiquement ces violences sexuelles à l’intérieur de cette grande famille que serait le mouvement étudiant. Celles qui osent le faire sont d’une manière ou d’une autre accusées de miner le projet “familial”. Ainsi, on leur reproche régulièrement l’exclusion d’un militant accusé d’avoir posé des actes agressifs envers une femme :

[…] Les femmes, les féministes se sont beaucoup fait reprocher d’avoir tassé un ami de la lutte. Qu’est-ce qui est le mieux finalement : accepter qu’il y ait des femmes qui se fassent agresser pour avoir un membre de plus, parce que nous ne sommes jamais assez nombreux, ou exclure les gens agressifs ?[10].

Dans la même veine, au cours de la période de préparation de la grève en janvier 2012, un groupe de militantes féministes ont dû dénoncer le vidéo de promotion du carnaval annuel de la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAÉCUM) qui présentait des propos tels que «Ils vont se faire “raper” sans condom » et « les assos qui se sont faites gicler l’année passée, je pense que vous êtes infectées ». Elles ont accusé la FAÉCUM de participer à la « banalisation de la domination masculine, des agressions sexuelles et du viol, actes qui, en réalité, ne sont pas inexistants dans le cadre d’activités semblables. […] Or il est surtout inadmissible qu’elle ait été diffusée au nom d’une fédération étudiante regroupant sous son nom celui de 35 000 étudiants et étudiantes[11]. Par la suite, le comité femmes GGI-UQAM a produit une brochure critiquant les initiations de la rentrée 2012 dans différentes facultés de l’UQAM pour leur caractère raciste, sexiste et homophobe.

Quelques semaines après le retour en classe, des cas d’agressions sexuelles commis par des militants connus ont fait surface. Cette onde de choc a permis aux femmes de s’organiser (caucus non-mixtes, formations, groupes de réflexion permanents) pour démontrer clairement que ces actes de violence constituent un problème politique qui ne peut être réduit à des comportements individuels ou à des personnes particulières[12]. Aussi, des groupes anti-oppression comme le Montreal Sisterhood qui travaille entre autres sur la question de la violence sexuelle dans les milieux antifascistes-antiracistes et le Pink bloc qui a dénoncé les référents culturels oppressants dans les manifestations :

Dans les dernières manifs, on était bien surpris-e-s d’entendre des gens scander des slogans prônant le viol de Charest. Le viol est une arme de guerre du patriarcat et ça ne fait pas partie de notre révolution. Nous, on veut un mouvement accessible à tout le monde, survivant-e-s de violence sexuelle ou non, queers ou non et de tous les genres. […] Parce que le viol est une expérience traumatisante, parce que la sodomie ne devrait pas être dépeinte comme un acte dégradant par lequel les hommes peuvent assurer leur domination[13].

 

LES CLASSES DE LA CLASSE

Se battre pour l’accès universel à l’éducation supérieure. Tant qu’elle reste supérieure? C’est l’impression que l’on a rapidement en militant au sein du mouvement étudiant.

Sabotons le Plan Nord, Colonialiste, le mouvement étudiant?

 

La question du racisme et du colonialisme a fait peu de vague pendant la grève. Pourtant, plus elle durait, plus on voyait poindre un renouveau nationaliste à la sauce «printemps québécois». Les multiples demandes de déclenchement d’élection comme solution à la crise combinées au retour de l’idée d’un « pays » indépendant porté par la force d’une nation ont accentué cette tendance. Mais trop souvent, ces élans de nationalisme se sont exprimés sans que n’ait lieu le moindre débat sur leur portée politique. La popularité du vidéo Speak red, inspiré du célèbre poème Speak white de Michèle Lalonde écrit en octobre 1968, constitue un bon exemple. Speak white s’attaquait aux puissances coloniales qui maintiennent les peuples conquis dans des conditions d’exploitation. Speak red renverse ce rapport en suppliant le gouvernement d’ouvrir le dialogue avec la jeunesse citoyenne, l’invitant à adopter la langue de la grève étudiante. Les notions de luttes de classe, de solidarité entre les peuples exploités ainsi que le caractère anticapitaliste de la version de 1968 sont évacués dans le nouvel opus au profit d’un discours sur la force de «la langue d’une génération» qui se parle « avec l’accent de Miron ». Ce renversement n’est pas anodin, il est significatif de plusieurs transformations en ce qui a trait aux revendications, discours et pratiques au sein du mouvement étudiant.

Ainsi, au fil de la mobilisation, on voyait se dégager une redéfinition d’un «Nous Québécois-ses». Par exemple, dans les grandes manifestations, on pouvait voir plusieurs drapeaux du Québec, des affiches « Maîtres chez nous » et des slogans comme « Nous sommes le Québec », « Nous redonnerons le Québec à lui-même ». Mais de quel « Nous » parle-t-on ici? Ces formes renouvelées de nationalisme se sont développées également dans les productions des groupes artistiques comme en témoigne cet extrait du discours du collectif d’écriture Fermaille à une manifestation de la CLASSE :

Ce Printemps mènera au pays de Kébek Étudiant, libre et souverain. Les réverbérations de notre affirmation identitaire seront à l’origine d’une transformation généralisée en Occident/Au Kébek Étudiant, nous ne parlerons plus de 1837 et des patriotes comme d’une défaite, mais plutôt comme du premier pas de la Grande Histoire de la libération du Québec; 1837-2012/Par le fait même, le Kébek Étudiant renforcera son statut de symbole de la résistance culturelle en Amérique. Les puissances mondiales seront seules laissées à leurs névroses capitalistes soliloquant dans une langue de fin des temps[14].

Que peut bien signifier ce retour au symbolisme nationaliste de la Révolution tranquille pour les étudiantes et les étudiants?

Certaines personnes se sont aventurées à présenter ouvertement les problématiques qui en découlent, comme Anthony Morgan, étudiant de McGill, à propos d’une performance de manifestants au visage peint en noir qui tiraient une tête Sir John Jean Charest en papier mâché, parodiant l’œuvre de Pierre Vallières, Nègres Blancs d’Amérique :

Je peine à comprendre comment un groupe d’étudiants peut publiquement agir ainsi sans que personne ne dénonce ces actions pour ce qu’elles sont vraiment : une banalisation et un outrage à l’histoire et à l’expérience d’un peuple entier, et ce, sous l’effigie d’un mouvement de « solidarité ». […] Parce que même s’ils (nous?) gagnent cette lutte contre la hausse des frais de scolarité, les Noirs et les minorités visibles seront-ils encore laissés pour compte afin de mener la lutte incessante pour une société plus juste?[15]

Dans cet esprit, des féministes de l’UQAM se sont organisées suite à la manifestation étudiante de l’Action féministe pour l’indépendance le 8 mars 2012, jugée problématique. De manière générale,

[…] la manifestation était exaspérante. Chaque pancarte non-féminisée, à caractère « universel » et même antiféministe nous atteignait comme une claque au visage. Les réflexions sur la féminisation devraient s’appliquer aux affiches (et aux slogans) lors d’une manifestation féministe. Cette logique implique donc qu’il faut éviter les expressions telles que « le peuple » et « les étudiants » étant donné que cela mène à l’évacuation des luttes féministes qui nous poussent à participer à une marche sur l’accès à l’éducation des femmes[16].

De manière encore plus marginale, des militantes se sont efforcées à rendre visible une histoire de colonisation largement occultée qui tente de masquer un certain universalisme masculin, blanc, bourgeois et hétérosexuel du mouvement étudiant. De cette manière, la grève aura permis de faire ressortir des débats dans les milieux étudiants qui n’auraient probablement pas eu lieu autrement, comme celui du Plan Nord. Lorsque des militants de la CLASSE, dont le porte-parole, ont proposé publiquement que les redevances du Plan Nord soient redirigées vers le financement de l’éducation, des grévistes partageant les principes d’appui aux luttes internationales progressistes, à l’origine de l’ASSÉ, ont riposté: « en se positionnant pour les redevances minières, la CLASSE encourage le gouvernement dans ses ambitions bourgeoises, racistes envers les autochtones et profondément colonisatrices des espaces nordiques »[17].

Il y a encore des voix dans le mouvement étudiant pour nous rappeler l’importance de formuler des revendications égalitaires et anti-discriminatoires. En témoigne cette citation d’une étudiante au statut de réfugiée ayant tenté de mettre sur pied un groupe de mobilisation d’étudiants étrangers :

On blâme les fédérations étudiantes d’avoir consenti à l’imposition de frais différenciés faramineux il y a de ça quinze ans. Cependant, la gratuité scolaire universelle demeure un principe auquel la gauche étudiante québécoise n’a pas encore adhéré concrètement, particulièrement en milieu francophone; l’abolition du traitement différencié n’est jamais à l’ordre du jour lorsque la lutte gagne en importance[18].

On entend souvent dire que la population étudiante provenant de l’étranger sont issus de familles bourgeoises, qui ont les moyens de se payer les frais de scolarité québécois, alors

[…] que les problèmes financiers existent souvent déjà dans le pays d’origine. […] Au moins le tiers des personnes en cause rapportent avoir du mal à prouver qu’elles auraient assez d’argent pour étudier au Canada, sans parler de celles qui ne pensent même pas se porter candidates et candidats par trop grand manque de ressources financières. Reste que plusieurs réussissent malgré tout à obtenir le droit d’étudier ici en s’endettant jusqu’au cou auprès de leur famille ou de leurs ami-es, alors que d’autres, pour survivre, n’ont d’autre choix que de se tourner vers des emplois précaires à un salaire de crève-faim[19].

Et pourtant dans le mouvement étudiant, on compte une proportion élevée de militantes et de militants d’origine québécoise provenant d’un milieu social beaucoup plus aisé que la moyenne. Cette situation n’est peut-être pas étrangère à la propension des associations étudiantes nationales à facilement identifier la classe moyenne comme étant la population la plus touchée par la hausse, alors qu’on sait que différents groupes de la population sont davantage précaires, tels que les parents étudiants souvent en situation de monoparentalité, étudiants en situation handicap, chômeurs-ses, étudiant-es réfugié-es, etc.

Des membres du comité aux luttes sociales de l’ASSÉ ont d’ailleurs brisé le silence, dans leur lettre de démission commune, à propos des inégalités de statuts dans la population  militante et à propos du racisme sous-tendu dans les pratiques de l’ASSÉ :

[…] nous avons perçu un certain mépris envers les étudiant-e-s racisé-e-s, allophones ou anglophones; comme si leur capacité à bien comprendre les enjeux et les débats était mise en doute, entre autres lors des conseils de coordination. Certain.e.s ont eu l’impression d’être considéré-e-s comme moins intelligent.e.s, du fait de la différence de langue ou de la façon de s’exprimer. Peut-être que ces personnes n’ont pas la même expérience que d’autres dans les milieux militants francophones, mais leurs vécus et expériences d’implication sociale sont tout aussi valables[20].

Enfin, je reprends les mots d’Elsa Dorlin,[21] qui associe ce nationalisme à une  forme de coming-out des dominants, une forme de renouvellement de cette mythologie nationale, mythologie politique qui nous fait oublier l’histoire, qui nous désaffilie de nos attachements politiques . Elle en déduit que  le féminisme a un rôle politique à jouer aujourd’hui entre autres par rapport à certaines franges du mouvement féministe qui adhèrent au fait que nos droits et libertés sont utilisés à des fins racistes et nationalistes . Puisque le corps des femmes a toujours été l’objet et l’instrument de la nation, la violence faite aux femmes est aussi celle du nationalisme et du racisme. Comme le disait Virginia Woolf[22], en tant que femmes on n’a pas de pays, on n’a pas de nation parce qu’historiquement aucune nation n’a pris la défense des femmes.

 

BRISER LE MOULE

Nous concevons que la nécessité de la non-mixité dans le mouvement étudiant n’est pas le recueillement et le répit, mais bien de pouvoir se réunir entre femmes, de mettre les expériences individuelles en commun, de constater leurs similitudes, de voir se dessiner les contours d’un système qui modèle ces expériences de façon différenciée selon les sexes, d’être amené à constater que ces expériences ne peuvent être réduites à des anecdotes, ce qui conduit à une prise de conscience de notre position de femmes, ou plus précisément de classe de sexe. À partir de ce moment, un comité femmes non-mixte devient un point d’appui pour mener la lutte féministe, facilitant l’organisation des femmes en laissant une autonomie de décision et d’action.

Comité femmes de l’ASSÉ 2011-2012[23]

Constater que les principes organisateurs de la division traditionnelle du travail sont actifs même au sein des milieux féministes, permet de pousser plus loin la réflexion. Après tous les efforts qu’ont fourni les féministes au cours de l’histoire, pourquoi les normes genrées sont-elles si peu remises en cause lorsqu’elles accèdent aux postes de pouvoir? La réponse se situe dans les tensions entre féministes sur la forme d’organisation que devrait prendre le travail militant afin de le rendre émancipateur pour une diversité de femmes. D’un côté, certaines militantes féministes tentent de développer des modèles féminins-féministes inspirants qui donneront envie aux étudiantes de s’associer aux pratiques militantes féministes. De l’autre, des féministes œuvrent à l’organisation de conditions permettant au plus grand nombre d’étudiantes de divers horizons de prendre complètement en charge une lutte qui leur serait propre et réellement transformatrice des rapports sociaux de sexe.

Bien que cette tendance soit contredite épisodiquement, de manière générale, peu de militantes occupent une position de «leader» dans les organisations étudiantes. Et lorsqu’elles remplissent cette fonction, elles sont aisément catégorisées par les autres militantes comme des « femmes d’exception ». Or, si le pouvoir d’une militante est justifié par son caractère exceptionnel, l’absence de pouvoir des autres militantes se trouve du même coup également justifiée: elles ne seraient pas exceptionnelles, elles.

On retrouve ici une nouvelle expression de la division sexuelle du travail: le travail de « femme d’exception » aurait une plus grande valeur que le travail d’une « femme ordinaire ». À vouloir produire des modèles de femmes de pouvoir dans nos milieux de lutte, les risques sont grands de reproduire une hiérarchie interne dans les rôles assignés à quelques femmes « expertes ». Cela renforce dès lors les relations entre la construction sociale de modèles liés à « la masculinité » à travers la définition de qualités reconnues comme nécessaires à l’exercice de fonctions politiques. Il est peu probable que cette tendance permette à davantage d’étudiantes de correspondre plus facilement à ces caractéristiques. D’ailleurs, les organisations syndicales étudiantes sont des endroits de prédilection de recrutement pour les partis politiques et les grands syndicats, d’où l’importance pour une poignée de personnes d’expérimenter les attitudes et les comportements valorisés chez les professionnels de la politique.

Également, une séparation entre ce qui constitue un travail pour une « femme d’exception » versus un travail de « femme ordinaire » s’opère avec la tendance aux modèles féminins-féministes. Ceux-ci renforcent les rapports inégaux entre les super-militantes, celles reconnues comme possédant les capacités et les ressources pour exercer des fonctions de leadership, et les autres. La posture inverse à cette professionnalisation de la militance exige toutefois des efforts considérables d’éducation, de transfert de connaissances et de déconstruction de ce que l’on considère comme le modèle d’« expertes ». Puisque les normes sociales réglementant le travail militant fondent largement l’appréciation que les femmes ont de leur travail, il importe de questionner non seulement les pratiques comme telles mais également le sens qui leur est conféré.

Finalement, la mise en valeur de modèles féminins-féministes ne permet pas d’interroger l’ensemble de la catégorie « femmes » ni d’en saisir toutes les variations internes liées à d’autres conditions — de race, de classe, d’âge, de sexualité, handicap — qui se jouent aussi au sein des espaces militants, même non-mixtes. Et pourtant, un mouvement social est d’autant plus fort et dangereux pour le pouvoir en place si un large pan de celles et ceux qui le constituent sont en mesure d’assumer une variété de fonctions au cœur de celui-ci.

 

DES LENDEMAINS QUI CHANTENT PAS FORT

 C’est ainsi qu’il apparaît que nous sommes plus forts que nous le pensions et que les gangs qu’on voyait comme puissantes ne sont finalement pas grand-chose. Un mouvement doit se créer par la somme des implications individuelles et non par un groupuscule d’individus qui se posent en leaders. Tout reste à faire, et c’est par notre implication personnelle qu’on y arrivera. La diversité et la qualité de celle-ci renforcera d’autant la richesse et le dynamisme du mouvement.

Force étudiante critique, Saute-moutons, septembre 2011.

 

Ce sont les plus précaires des étudiantes qui en paient encore aujourd’hui la note de cette longue et difficile grève, alors qu’ils et elles, bien ironiquement, en ont peu contrôlé les tenants et aboutissants. Plusieurs en auront pour des mois, d’autres pour des années à soutenir la violence des conditions de libération qui leur sont imposées ou à s’épuiser devant le long processus de contestation de contraventions injustifiées. Et que dire de ces personnes endettées qui arrivent péniblement à étudier et à travailler en même temps, songeant de plus en plus à abandonner leurs études. C’est dans ces conditions que la population étudiante en lutte ont dû se réjouir d’avoir « bloqué la hausse » avec comme seule promesse de règlement du conflit, un sommet bidon sur l’éducation supérieure.

Difficile de dire clairement ce qu’il reste de cette grève. L’héritage qu’elle laisse dans nos vies varie fortement selon nos positions sociales. Mais on en retient qu’apprendre à se battre pour l’amélioration de nos conditions n’est pas une démarche gratuite. Qui paiera le prix des résistances au capitalisme néolibéral? Qui torchera les restes de cette grève? Ce sont malheureusement souvent les femmes qui héritent du maintien en vie des organisations, du travail de soutien émotionnel, de lutte pour les droits de la personne, d’appui aux collègues judiciarisés, de la gestion des fonds d’aide, etc. Bien que différentes initiatives soient parfois mises en place pour décharger les femmes de ces responsabilités, les efforts sont généralement insuffisants et souvent « privés », dans le sens où les tâches sont redistribuées à des personnes qui, dans l’ombre, en assument seules le poids. Comment résoudre alors le problème de l’épuisement militant post-grève si on ne développe pas la capacité d’une diversité de femmes à prendre en charge collectivement et sur tous les plans la lutte?

Les appels à l’élargissement de la lutte étudiante et à sa radicalisation doivent être compris à travers une division du travail qui n’est pas neutre selon le sexe, la classe et la race. Lutter signifie aussi s’organiser contre les représentants qui veulent parler à notre place au sommet d’un l’appareil. Il s’agit de formuler ses propres priorités plutôt que de choisir entre tel ou tel slogan fade offert par les partis politiques ou les militants vedettes. Un mouvement doit se créer par la somme des implications individuelles et non par un groupuscule d’individus qui se posent en leaders. La diversité et la qualité de celle-ci renforcera d’autant la richesse et le dynamisme du mouvement. C’est à partir de là, qu’avec des alliées et un espace de discussion, des actions cohérentes deviennent possibles. Il ne s’agit pas de diviser les forces, mais de raffermir les positions par des débats démocratiques. Construire les bases d’organisation d’une vie meilleure pour tous et toutes c’est aussi des comités femmes-féministes qui veillent à ce que les organisations et groupes étudiants transforment tant les rapports de pouvoir dans la sphère publique que privée. [24]

 

Camille Tremblay-Fournier

 *Une version modifiée de ce texte a paru dans l’ouvrage collectif aux Éditions  du Remue-Ménage, « Les femmes changent la lutte, Au cœur du printemps québécois»*


[1] Les questionnements soulevés dans ce texte sont inspirés de l’article de Jules Falquet, sociologue française, «Trois questions aux mouvements sociaux « progressistes« . Apports de la théorie féministe à l’analyse des mouvements sociaux», Nouvelles questions féministes, Les logiques patriarcales du militantisme, Volume 24, No 3.

[2] Nengeh Mensah, Maria, (2005), «Le Comité femmes en grève», Nouvelles pratiques sociales, Volume 18, numéro 1, automne, p. 12.

[3] Roux, Perrin, Pannatier, Cossy, 2005, « Le militantisme n’échappe pas au patriarcat », dans Les logiques patriarcales du militantisme, Volume 24 No 3.

[4] Kergoat, Danièle, « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », dans Helena Hirata, Françoise Laborie, Hélène Le Doaré et Danièle Sénotier (coord.), Dictionnaire critique du féminisme, Paris, Presses universitaires de France, pp. 35-44.

[5] Daune-Richard Anne-Marie et Anne-Marie Devreux, (1992), «Rapports sociaux de sexe et conceptualisation sociologique», Recherches féministes, vol. 5, n° 2, 1992, p. 7-30.

[6] Gagnon, Julie, Témoignage libre, Chicoutimi, 2012

[7] Lavigne, Fanny, «lettre de démission du comité femmes de l’ASSÉ», 30 octobre, 2011.

[8] Nadeau, Vivanne, 2013, «Inclusions ou exclusion…à travers la structure organisationnelle de l’ASSÉ?», Congrès d’orientation de l’ASSÉ,

[9] À l’exception du journal du Comité Femmes de l’AGEFLESH, «Les Combattantes», 2012

[10] Nengeh Mensah, Maria, (2005), «le Comité femmes en grève»

[13]  Pink bloc en grève, «Les hausses de frais on n’en peut plus, les slogans pro-viol, non plus!», communiqué , 28 février 2012.

[14] Fermaille, «Discours pour l’augure d’un temps nouveau», Manifestation de la CLASSE, Montréal, 5 avril 2012.

[15] Anthony Morgan, « La grève et les minorités », Huffington Post, 28 mars 2012.

[16] Québécois debout! Québécoises à genoux!, La marche pour les femmes et l’accès à l’éducation du 8 mars 2012, zine du Comité femmes GGI-UQAM. Ce texte de JSF faisait suite à cette manifestation du 8 mars.

[17] Recueil de texte Sabotons le Plan Nord, 2012, «Colonialiste, le mouvement étudiant?».

[18] Force étudiante critique, «Précaires parmi les précaires, La situation des étudiantes internationales et des étudiants internationaux», PARABELLUM, journal de grève, février-mars 2012.

[19] Ibid.

[20] Comité aux luttes sociales de l’ASSÉ, «Lettre de démission», congrès de réflexion hiver 2013.

[21] Lacoste, Thomas, «Pour un féminisme révolutionnaire» d’Elsa Dorlin, Notre Monde, vidéo, 2013

[22] Woolf, Virginia, (1938), Trois Guinée, The Hogarth Press, pp. 205

[24] Je voudrais remercier les multiples personnes qui ont contribué à ce texte. La diversité de leurs horizons et perspectives politiques ont permis d’y voir plus clair.

*La photo de couverture provient du film de Carole Roussopoulos, «Debout!: Une histoire du mouvement des femmes de 1970 à 1980»

 

 *Une version modifiée de ce texte a paru dans l’ouvrage collectif

aux Éditions  du Remue-Ménage, « Les femmes changent la lutte, Au cœur du printemps québécois»*

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