Ignorance collective

Depuis mon entrée au cégep, beaucoup de choses se sont bousculées. D’abord les cours de philosophie, de littérature, de politique et de sociologie qui m’ont permis d’ouvrir de nouvelles portes, de comprendre l’être humain et le monde comme je ne les avais jamais saisis auparavant. Je suis devenue plus mature, une adulte consciente de l’environnement qui m’entoure. J’ai développé de nouvelles capacités d’analyse, d’introspection mais aussi un regard neuf sur la société dans laquelle je vis et son fonctionnement. Ce sont de nouveaux outils qui me permettent de me protéger, de faire face aux dangers et aux imprévus, mais qui me donnent maintenant le pouvoir de critiquer, de défendre, de chercher à construire et à déconstruire. Ils viennent aussi avec leurs lots de problèmes, l’être qui nage  à contre courant risque fort de se noyer, et ce à chaque jour.

Image 1Plus je vieillis, plus je m’aperçois à quel point il est difficile d’être avant-gardiste dans un monde qui tend à favoriser le repli sur soi et la haine d’autrui… tout ça pour préserver des intérêts privés derrière des habits d’enjeux nationaux. On fait croire à la population qu’il va y avoir une récession, une crise financière, des attentats terroristes afin d’aliéner la capacité de réflexion par la peur. Ensuite, pour “apaiser”  ce que j’en suis venue à appeler les moutons apeurés… on leur balance de la télé réalité, des Justin Bieber et on leur invente d’autres problèmes qui les touches personnellement: l’obsession pour la minceur extrême, les standards de beauté, la performance omniprésente, la surconsommation… Pour désigner un coupable à ces nouveaux enjeux, on leur dit que c’est la faute aux minorités musulmanes, homosexuelles, communistes, féministes, etc. Et ils le croient. S’élèvent alors des campagnes «pro-vie», des manifestations contre l’homosexualité, des débats sur les accommodements raisonnables, et un engouement pour les actualités qui concernent le pape ou la reine de Grande-Bretagne. C’est une recette simple pour ficeler une société occidentale dans la décadence culturelle et la maintenir dans l’ignorance.

Tout au long de mon parcours scolaire, j’ai rencontré des personnes de mon âge — et j’en rencontre encore — qui ne voulaient pas apprendre, détestaient la lecture et trouvait l’éducation inutile. Je me demandais ce qui les poussait à vouloir rester dans l’ignorance ainsi, alors que tant de gens rêveraient d’être à notre place, avant de comprendre que cela fait partie du jeu. Quel bénéfice à court terme cela pourrait rapporter aux gens de savoir écrire convenablement? Rester stupide signifie rester ignorant… Ne dit on pas d’eux qu’ils sont bénis? À qui cela profite, cette ignorance massive ? Quand tu es ignorant, tu ne sais pas que tu es manipulé en permanence. Tu ne te rends pas compte que lorsque tu dépenses chez Wal Mart parce que cela te paraît moins dispendieux, tu es manipulé. Tu t’en fiches, tu es ignorant, et tu dors mieux que pas mal d’autres le soir. Les difficultés par contre viennent quand il s’agit d’affronter les enjeux de la vie qui nécessitent un peu plus de cœur et de clairvoyance: famille, travail… Et ça finit en chômage, divorce, dépression. Mais la télé réalité est là pour te lessiver le peu de cervelle restant, donc tout va bien.

C’est si bien organisé, quand on y pense. Quand les peuples se mettent à réfléchir un peu de trop, hop un peu de médias de masse pour les abrutir : le 11 septembre, la crise économique, la mort de Mandela. On leur dit à quoi ils doivent penser et les dissidents sont marginalisés et qualifiés de paranoïaques, de fous, on leur dit qu’ils voient le mal partout, qu’ils n’ont pas le sens de l’humour, on les traite de dépressifs, de malades mentaux.

Et il y a le cynisme, cet outil si formidable qui vient lier même les plus éduqués, les gens les plus conscients de la grosse propagande qu’on leur sert. Ceux-là sont probablement les plus aliénés, parce qu’ils choisissent en tout connaissance de fermer les yeux. Je vais prendre un exemple concret : mon entourage de tous les jours.

Ils en ont marre de m’entendre parler de féminisme, de propagande, de mon envie de changer le monde, de mon dégoût envers le capitalisme et l’organisation des sociétés, et de bien d’autres choses. Ils disent que j’ai tort, que je ne peux rien changer, que je suis devenue déprimante et ennuyante. Parce qu’inconsciemment, ils ne s’en rendent absolument pas compte, mais ils le ressentent quand même : ils savent que si ils empruntent mon cheminement, ils risquent de changer radicalement leur façon d’être, et perdraient leur tranquillité du quotidien. Alors qu’il est si simple de passer son temps à être la «plus belle pour aller danser» et de faire «comme tout le monde.» L’inconnu leur fait peur et on repousse ce qui nous effraie.

Quelque part, je les effraie parce que je ne flatte pas leur “bien être”.

Une fois que tu as ouvert les yeux sur la société de consommation, tu ne peux plus “t’amuser” comme avant… Et si tu te taies, tu deviens complice toi aussi.

Ça ils ne le supportent pas parce qu’ils se sentent accusés de complicité lorsque je parle, lorsque je dénonce, lorsque je remue l’air ambiant alors qu’ils se voient comme des belles oies blanches irréprochables. Mais personne n’est irréprochable. On a tous quelque chose à se reprocher.

Je fais le choix de ne pas être un mouton. Je fais le choix de ne pas me taire. Je suis fière d’être ce que je suis. Je suis fière de mes idées féministes, de mes idées anticapitalistes, de mes idées qui vont contre les idées populaires. La principale difficulté que ce choix impose, c’est l’isolement. À force de me heurter à des murs chaque jour, j’ai cessé de vouloir persuader tout le monde que tout ce remue-ménage en vaut la peine. Je ne peux pas forcer les gens à changer, je ne peux pas forcer le changement. Je ne vais cependant pas les regretter.

Jeune féministe ~

 

Source de l’image: Justin Dingwall

4 Comments

  • Eve
    28 janvier 2014

    Beau texte, bien écrit! Bravo! Pas facile d’être à contre-courant.
    Chapeau 🙂

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  • La Digresse
    30 janvier 2014

    Je me reconnais un peu dans votre article. Moi non plus, je n’ai pas d’humour, au dire de plusieurs. Je suis une féministe rabat-joie! Mais on finit par trouver des gens dont la pensée est plus proche de la nôtre, et l’isolement s’amenuise avec le temps. Dans mon cas, cela a nécessité de rompre les liens avec certaines personnes, des « amis », parfois même de longue date, qui n’en finissaient plus de critiquer mes choix. Mais ça a eu le mérite de faire de la place pour de nouvelles amitiés, bien plus en phase avec ma façon de voir les choses.

    En tout cas, merci pour cet article! Je me sens moins seule! 🙂

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  • Peter Bu
    27 août 2014

    J’aime bien « Celui qui nage à contre-courant risque de se noyer ». (J’ai un peu modifié cette phrase pour que même sortie de son contexte elle garde sa signification.)

    Cependant, nager à contre-courant n’est pas nécessairement la meilleure solution. La « majorité des moutons » peut avoir raison de suivre la rivière dans le sens de la pente. C’est par là que l’on arrive à la mer.

    En réalité, la société a besoin de ceux qui cherchent de nouveaux chemins mais n’ignore pas qu’ils risquent d’aboutir à des impasses. La mer peut être infestée de requins et il vaut alors mieux de changer de destination. Si la voie que les « avant-gardistes » ouvrent s’avère utile, la foule suit.

    Ne vous inquiétez pas, même instruit on peut s’amuser. Mais être instruit, même très instruit ne suffit pas, il faut de la sagesse. Cela demande des efforts, du temps et de l’expérience. En attendant, être assis cul entre deux chaises est inconfortable.

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