En ayant d’abord pour mission principale d’élargir le cadre d’inclusion féministe, l’approche intersectionnelle est venue décloisonner le mouvement en brisant l’hégémonie du féminisme mainstream blanc hétérosexuel qui était incapable de saisir d’autres réalités d’oppression.

Retour sur les 5 mythes qui circulent au sujet de l’intersectionnalité.

 

Mythe 1 : la lutte contre l’oppression patriarcale est fragmentée au nom de la lutte antiraciste et anticolonialiste 

Le principal reproche fait à l’approche intersectionnelle c’est sa prétendue division du mouvement féministe. Le féminisme, avant la venue de l’intersectionnalité, était blanc, de classe moyenne et hétérosexuel. Donc loin de représenter toute la mosaïque raciale, sexuelle, et identitaire des femmes.

L’intersectionnalité a permis de coaliser les luttes contre l’oppression. Elle a montré que les femmes racisées subissaient des dominations non pas parce qu’elles étaient femmes, non pas parce qu’elles étaient noires, non pas parce qu’elles appartenaient à des classes sociales défavorisées mais plutôt parce qu’elles étaient femmes noires issues de classes sociales inférieures. En d’autres termes, nous ne pouvons séparer le genre de la race, de la classe sociale et de bien d’autres déterminants.

L’intersectionnalité ne vient pas fragmenter la lutte contre l’oppression patriarcale mais vient plutôt approfondir sa définition. Elle sert à faire comprendre que le genre tout seul n’est pas suffisant pour saisir la complexité et l’imbrication des systèmes de domination qui s’exercent sur les femmes.

Mythe 2 : l’intersectionnalité est binaire

L’intersectionnalité est accusée de binarité. Elle diviserait la communauté de femmes en deux groupes : la femme blanche et les femmes racisées. D’un coté le groupe des oppresseur.es et de l’autre des opprimé.es.

Je pense qu’il faudrait l’aborder davantage comme outil de compréhension qui permet de saisir et d’analyser la pluralité des connexions des oppressions.

Mythe 3 : l’intersectionnalité serait contre « La femme blanche »

Ce qui fait la force de l’intersectionnalité c’est son refus d’essentialiser les catégories sociales. Ainsi, il y a des femmes blanches et non pas « La femme blanche ». Des femmes blanches hétérosexuelles, des femmes blanches homosexuelles, bisexuelles, transsexuelles, queer…

L’intersectionnalité est donc avant tout contre les comportements et pratiques de colonisation, de domination et d’oppression historiquement engendrées par des blancs.

Mythe 4 : l’intersectionnalité est inappropriée au contexte québécois

Pour les détracteurs de l’intersectionnalité, la société québécoise serait neutre par rapport à la race, la classe sociale et l’orientation sexuelle.

Dans les textes juridiques ceci est surement vrai, mais en pratique c’est totalement faux.

Les agressions sexuelles, le chômage et le crime sont des fléaux concentrés dans des endroits plutôt que d’autres. Des endroits où il faudrait être naïf pour minimiser le croisement de facteurs raciaux et de précarité. Les récents événements de Montréal-nord, un coin de la ville où la population qui y réside est largement marginalisée, sont là pour nous rappeler à quel point les personnes racisées vivant la précarité sociale sont fragilisées et affaiblies par des discriminations systémiques. Des discriminations dont on ne peut isoler l’aspect racial de l’aspect précaire.

Ainsi, combien de fois faut-il rappeler que 75 % des jeunes filles autochtones âgées de moins de 18 ans ont été victimes d’agression sexuelle? Ou que 40 % des femmes ayant un handicap physique vivront au moins une agression sexuelle au cours de leur vie[1].

Ces sombres statistiques montrent à quel point le racisme et le capacitisme sont imbriqués aux pratiques de pouvoir et de domination.

Donc, j’arguerai plutôt de la nécessité de ce cadre d’analyse dans le contexte québécois étant donné justement le pluralisme racial et culturel de la population québécoise.

Mythe 5 : l’intersectionnalité serait un outil de plus pour légitimer le voile

Il m’est arrivé de lire que l’intersectionnalité est désormais mobilisée pour accepter « l’inacceptable », le voile islamique.

Oui il y a des féministes intersectionnelles (mais pas forcément toutes) qui ne s’opposent pas au voile. Ce n’est pas que celles-ci cautionnent ou encouragent le port du voile.

C’est que l’intersectionnalité part du principe que les femmes voilées (celles qui ont fait le choix de le porter, et donc pas toutes) sont déjà minorisées, victimisées dans les représentations médiatiques, exclues même de divers cercle féministes ; et donc par solidarité avec les opprimées, le féminisme intersectionnel s’oppose à l’islamophobie et à la stigmatisation des femmes voilées.

Ainsi, l’intersectionnalité permet aux féminismes de constamment s’interroger sur eux- même et sur leurs fondements. Elle rend les féminismes ouverts à de nouvelles revendications, tant qu’elles s’attachent à améliorer les conditions de vie de personnes ne se reconnaissant pas dans un modèle hétéro-normatif, néo-libéral- blanc.

Elle fait entendre la pluralité des voix. Des voix jusque là inaudibles, puisque dissoutes dans une unité fantasmée.

 


[1] Statistiques : Ministère de la Sécurité publique (2006). Les Agressions sexuelles au Québec