Quand on veut (et qu’on est un homme blanc cis hétérosexuel valide riche) on peut

Je t’ai rencontré le 8 mars dernier, alors que je soupais dans un petit restaurant avec ma copine. A part nous et la femme avec qui tu parlais, il n’y avait personne d’autre dans la salle, et n’étant pas très loin les un-e-s des autres nous pouvions entendre nos conversations respectives. Réalisant qu’en cette journée internationale des droits de la femme nous nous étions tou-te-s accordé-e-s à parler de féminisme, tu t’es rapproché de notre table pour initier le débat.

« Moi je comprends pas les revendications féministes, les femmes n’ont qu’à se prendre en main et arrêter de se plaindre. Moi je suis un ancien junkie et j’ai réussi à m’en sortir. Quand on veut, on peut. »

Cette phrase du « quand on veut, on peut », je l’ai entendue maintes et maintes fois. Si je n’ai pas su à ce moment te répondre comme je l’aurais voulu, j’aimerais proposer ici un petit exercice de pensée à l’adresse de tou-te-s celles et ceux qui ont pu un jour l’utiliser afin de montrer qu’elle n’est pas nécessairement vraie.

Mise en situation : tu as des spaghetti et des guimauves, et ton but est de construire la tour la plus haute possible en un temps limité. Oui mais voilà : si tu es pauvre, tu recevras des spaghetti en morceaux. Si tu es une femme, tu auras une quantité de spaghetti inférieure à ce que recevront les hommes. Si tu es racisé-e, tu recevras non pas des spaghetti, mais des macaroni. Si tu es non-valide, tu devras construire ta tour avec une seule main.

Et si tu es une femme racisée pauvre non-valide, j’espère que tu es habile de tes cinq doigts, parce qu’avec tes quelques macaroni brisés, tu vas bien t’amuser. Alors oui, si tu as une habileté exceptionnelle, et surtout beaucoup de chance, peut-être que tu réussiras à construire la plus haute tour. Mais peut-être aussi que tu as moins de chance, et que toute la bonne volonté du monde ne changera rien au fait que la situation est injuste.

Alors oui, cher monsieur du restaurant, tu as été un junkie, et je ne pourrais jamais comprendre pleinement cela à moins de le vivre. Cependant, tu es aussi un homme, blanc, cis, hétéro. Tu as certainement une part de mérite dans ce que tu es aujourd’hui, et tu as raison d’en être fier. Mais tu as aussi et surtout eu beaucoup de chance. Quand on veut, qu’on a des privilèges et beaucoup de chance, on peut, peut-être.

Le problème de ce « quand on veut, on peut » c’est que sous couvert d’exaltation de la liberté individuelle, on en revient à nier le pouvoir des structures, des institutions, des influences, bref du monde dans lequel nous vivons, pour replacer toute la responsabilité sur la personne. Si tu as de la difficulté à boucler tes fins de mois, ce n’est pas parce que le système capitaliste dans lequel nous sommes pris produit chômage et précarité, mais parce que tu es trop paresseux ou paresseuseet que tu n’as pas assez de volonté pour travailler plus. Si ça fait douze fois qu’on te refuse un appart, ce n’est pas parce que tu es racisé-e et qu’il existe un racisme systémique, c’est sans doute que ton crédit était trop mauvais (parce que t’as pas travaillé assez dur évidemment). Et si tu te tues dans une job de merde parce que c’est la seule que tu aies trouvé qui te permette de concilier travail et famille, ce n’est pas parce que tu es une femme à qui la société patriarcale a assigné le travail domestique (non rémunéré cela va de soi) et la majorité des temps partiels, c’est parce que tu n’as pas eu assez d’ambition, et qu’après tout, c’était ton choix d’avoir des enfants.

Ce discours qui met l’accent sur la volonté humaine et qui se présente comme pro-individu joue en fait dangereusement contre lui ; plutôt que de remettre en question le système qui produit les injustices, il impute la responsabilité de celles-ci aux individus, voire en revient carrément à légitimer les injustices. C’est là la base de l’idée du « mérite » ; on présuppose que tous les individus naissent égaux, avec les mêmes chances, les mêmes privilèges, la même capacité de volonté, et à partir de là ceux qui travaillent fort seront récompensés, tandis que les autres n’auront que ce qu’ils méritent. Le côté pervers de cette pensée qui imprègne toute l’idéologie politique libérale, et même la pensée dominante contemporaine, c’est qu’elle bloque toute possibilité de contestation du système. Si les injustices sont méritées par ceux qui les subissent et qu’il ne suffit que de volonté pour s’en sortir, alors il n’y a aucune raison de se soulever contre les structures qui les produisent. Il suffit juste de pousser un peu les gens à se bouger, à arrêter de se plaindre et à reprendre leur vie en main. Soyez positi-f-ves, tout est une question d’envie !

Ou alors on peut prendre le parti, plutôt que de blâmer les individus, de s’informer sur la notion de privilège, sur le fonctionnement du système, sur le pouvoir des structures sur le façonnement des individus. A ce titre, j’aimerais partager ici le lien d’une vidéo de 25 minutes faite par Usul, un jeune youtubeur français, et qui s’attelle à déconstruire le mythe méritocratique (en plus de proposer une analyse de ce qu’est la génération Y, et de l’espoir qu’elle représente dans les luttes d’aujourd’hui et de demain). https://www.youtube.com/watch?v=yMOlTGHpZKg

Quand on veut comprendre, on peut apprendre.

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