La bonne féministe est à abattre

La bonne féministe existe-t-elle ?

Dans une société où dire que l’on est féministe est aussi attrayant que la possibilité de choper l’herpès génital, faire entendre sa voix relève de l’exploit.

À la lecture du Glamour de Mars 2017, la rédactrice en chef du magazine, a à cœur de nous rappeler, que nous, féministes, sommes divisées en deux catégories bien distinctes. Telle l’exploratrice en road-trip dans la jungle urbaine du féminisme,  elle nous explique que d’un côté nous trouvons la féministe sauvage, spécimen étrange aux cheveux courts et à la pilosité désordonnée, que certains ont d’ailleurs affublé du nom révélateur de « féminazi ».

Femme caricaturale à la verve mordante, et à la rancœur tenace face à la gent masculine; elle est ainsi décrite : « Les chiennes de garde, qui montraient les dents avec rage à chaque insulte sexiste prononcée dans l’espace public. L’homme érigé en ennemi public numéro 1, crucifié à coups de mots aussi violents que leurs attaques, au point de nous mettre mal à l’aise. »

Selon notre exploratrice des temps modernes, « les femmes méritent mieux que ça ».

En opposition à cette figure risible des féministes que nous sommes, se tient la féministe 2.0. « Une fille à qui on aime ressembler, […] une fille sans revanches à prendre ». Elle est cette combinaison parfaite de la quintessence de la féminité et de l’engagement, celle vers quoi nous devrions toutes tendre. Une femme « dont l’engagement ne se mesure pas à la longueur des cheveux, (oui, on peut être féministe, épilée, bien habillée et avec les cheveux longs, et même blonde. »

Ainsi voilà ce que serait le portrait de la VRAIE féministe, notre modèle à tous, qui a compris que l’importance de la lutte passait par une bonne image marketing.

Ce n’est pas la première fois que la notion de « bonne » ou de « mauvaise » féministe est évoquée. En 2015, Lou Doillon s’indignait du féminisme d’artistes telles que Beyoncé ou Nicki Minaj, arguant que la surreprésentation de leur sexualité, n’était pas ce pour quoi les anciennes s’étaient battues. Héléna Noguerra, elle aussi, condamne le « culte de l’apparence » et la mainstreamisation du Girl Power.


Pourtant la démarche de ces artistes est assez simple. Elles jouent dans des cours très petites que sont les univers du hip-hop, du rap, et de la pop. Une cour où le sexisme et la misogynie y sont monnaie courante, et où on leur a appris qu’il valait mieux filer droit, sous peine de se voir supprimer ses contrats. On pourra toujours reprocher à Beyoncé d’avoir eu l’appui de son producteur de mari, mais c’est son nom à elle, qui la hisse parmi les femmes les plus influentes et les plus riches de la planète. On pourra reprocher à Nicki Minaj son amour pour les teeny-tiny-bikini, mais elle s’impose comme la première, et la seule, artiste féminine à avoir eu le plus de hits dans le top 100 du Billboard, dépassant Aretha Franklin.


Ce qui nous interpelle dans les interviews qu’elles donnent, et lorsqu’elles parlent de leur féminisme, est leur revendication de cette hypersexualité. On peut leur objecter la réification du corps, on peut leur reprocher d’être des exemples dangereux pour la jeunesse… Mais c’est là où le bât blesse.


Elles s’emparent de leur corps, qu’on a surmédiatisé pour plaire au public masculin, et revendiquent de le montrer, nu ou en string rose, de manière brutale comme les hommes. Nicki Minaj s’indigne : »les femmes devraient avoir le droit d’être aussi hardcores et sexuelles qu’elles le veulent parce que les hommes, eux, le font librement ». Leur féminisme passe par la revendication de LEUR sexualité, pas celle de leur public masculin, mais la leur, bien à elle, qu’elles brandissent sous le nez des bigots et des pudibonds de circonstance. Madonna faisait exactement la même chose en son temps, ce qui lui valut d’être taxée de mauvaise féministe par Camille Paglia. Et à la Madone de s’emparer de ce titre d’infortune et de leur revendiquer.

Créer un clivage entre féministes, et dresser un étendard de perfection sous lequel nous devrions toutes nous conformer, revient à jouer le jeu du patriarcat. D’autant plus que cette surexposition de la sexualité ne semblait pas gêner Lou Doillon lorsqu’elle posait seins nus pour Playboy.

Un féminisme à double vitesse où l’une est fustige parce qu’elle assume sa sexualité et la revendique furieusement, tandis que l’autre es acclamée et se pose en exemple de femme libérée, est un jeu dangereux.

Cela s’illustrait il y a encore peu, lorsqu’Emma Watson se défendait d’avoir posé tétons à l’air, expliquant de manière tout à fait légitime que cela n’avait en rien à voir avec son féminisme, que son corps était sa propriété propre et que libérer ses papilles mammaires était son droit le plus strict. Nous ne pouvons qu’être d’accord avec elle. Mais alors pourquoi critiquait-elle Beyoncé pour avoir fait la même chose en 2014, avant de revenir sur ses paroles et d’admettre que le féminisme ne s’exprime pas que d’une seule manière.
Oser clamer qu’il n’y a qu’un féminisme valable et que nous devrions toutes nous y inféoder est une grossière erreur.

Lorsque Céline Perruche de Glamour, dresse son portrait de la féministe parfaite, cette « fille dans son temps […] trop amoureuse des hommes pour pouvoir les dominer », elle fait de cette dernière, la seule dont le discours est valide, et surtout, dont le discours peut être compris par les hommes. Comme si notre parole se confondait actuellement entre jappements de petits roquets et aboiements de gros bouledogues…

C’est une description pleine de condescendance qu’écrit Perruche, où la femme avec un grand « F » nous explique comment nous faire entendre sans froisser les egos des sexistes, tout en se planquant derrière l’adage du « boys will be boys » ,et en nous intimant de garder la banane.


C’est un féminisme à double vitesse que l’on crée lorsque l’on monte de toute pièce la figure de la mauvaise féministe.
Qu’on laisse les femmes vivre leur féminisme comme elles l’entendent. Que ce soit en Louboutins, rouge à lèvres carmin, en Doc Martens, en tongs, en baggys, en robe, en salopette, en mini short, en mini jupe, avec le sourire, ou avec l’écume aux lèvres, avec les cheveux rasés, ou avec la chevelure de Rapunzel… On pourra toujours diverger sur certains de nos points de vue, mais rien ne sert de dire que notre combat perd de sa légitimité quand on a choisi de ne plus s’épiler.

Ce féminisme de bon aloi, de luxe, bien au chaud dans les salons bobos parisiens, qui clame que « les chiennes de garde » complotent pour l’émasculation des hommes, nous laisse penser que les clichés sont encore bien ancrés en 2017. Et le pire, c’est qu’ils sont ancrés dans nos rangs. Les hashtags #Notinmyname ou #Notallmen sont de vastes farces où ces féministes du bon goût diabolisent celles qui ne correspondraient pas à leur image d’Epinal. Ce mythe de la bonne féministe, créé pour ne pas effrayer les élites du patriarcat, résonne dans nos têtes comme une image extraite du King Kong Théorie de Virginie Despentes : « Le syndrôme de l’otage qui s’identifie à son geôlier, on connaît. C’est comme ça qu’on finit par se fliquer les unes les autres, par se juger à travers les yeux de qui nous boucle à triple tour ».

Diviser pour mieux régner prend soudain tout son sens. C’est la base même du patriarcat dont certaines s’empressent d’embrasser les règles, pour bien se faire voir et éviter le retour de bâton, quitte à diaboliser leurs sœurs au passage.


La bonne féministe est la femme à abattre.

Que les femmes vivent leur féminisme comme elles l’entendent. En aucun cas il ne doit leur être dicté par un magazine qui se targue de les célébrer avant de les slut-shamer trois pages plus loin.

Avec tout mon amour,
Nicki Frost.

Photo : la Women’s March de New-York après la victoire de Trump. « Feminist AF (As fuck) ».

3 Comments

  • Elsa
    15 mai 2017

    Excellent article! Un seul mot d’ordre : solidarité!

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  • Pauline
    16 mai 2017

    Très bon article, je pense que ces logiques patriarcales de luttes de pouvoir se retrouvent énormément au sein du milieu militant et qu’il s’agit bien d’un défi de tous les instants pour parvenir à ne pas reproduire des oppressions dont nous sommes les actrices aussi bien que les victimes.

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  • Sébastien
    9 août 2017

    Article intéressant mais ce n’est pas Camille Paglia qui a traité Madonna de «bad feminist», bien au contraire («Through her enormous impact on young women around the world, Madonna is the future of feminism», déclarait-elle dans son célèbre article de 1990), mais plutôt Gloria Steinem et consoeurs qui l’ont conspuée.

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