À l’industrie des fauxtographes

 

J’avais 14 ans lorsque j’ai posé la première fois comme modèle amateur. Travaillant d’abord avec des femmes, j’ai trop souvent regretté de travailler avec des hommes. Loin de dire qu’ils sont tous les mêmes, plusieurs d’entre eux profitent de leur titre et se font passer pour un photographe professionnel pour que de belles femmes se dévoilent devant eux, et ce sont ceux que j’appellerai fauxtographes. L’art est devenu la nouvelle excuse de certains hommes pour assouvir leur pouvoir sur des jeunes femmes, encourageant l’une a bien paraître et l’autre à s’emparer de sa beauté. L’homme a trouvé une nouvelle façon d’exploiter la femme dans une société qui met cette soi-disant oeuvre en valeur. J’ai d’ailleurs fait un sondage maison afin d’interroger une trentaine de modèles amateurs et professionnelles pour en savoir plus sur leurs expériences et j’ai rapidement vue que je n’étais pas la seule à avoir vécu ce genres de choses. Maintenant que l’industrie me dégoûte trop souvent pour que je me préoccupe de la façon dont cela pourrait me nuire, voici ce que j’ai à dire à toutes celles qui veulent en faire partie :

 

Profiter du rêve

 

La plupart des jeunes femmes ont souhaité devenir modèles, ou du moins voulu avoir le physique qu’il faut pour espérer cet avenir. Il suffit alors qu’un homme propose de les prendre en photo pour qu’elles croient que leur rêve se réalise. Mais il faut plus qu’un appareil de qualité pour que le photographe soit lui-même compétent. C’est pourquoi 56 % des modèles ont déjà connu un fauxtographe qui prétendait être professionnel sans l’être et que 22 % les ont vus mentir sur leur identité. Et sans renseignement pour savoir à quoi s’attendre dans le milieu, plusieurs diront oui sans poser de questions dans le simple objectif de dire fièrement qu’elles sont modèles. Les fauxtographes le savent clairement et s’en réjouissent. Il n’a jamais été aussi facile pour eux de ramener une fille à la maison. Si l’offre de mannequinat qu’on vous propose est trop belle pour être vrai, c’est probablement parce que vous devez monter les échelons comme tout le monde plutôt que tomber de trop haut.

 

Se rincer l’oeil

 

La nudité peut être un art, mais encore là il faut savoir la voir de cette façon. Trop souvent, les fauxtographes se spécialisent dans la photographie boudoir ou le nu artistique uniquement pour se rincer l’oeil. Le photographe offre des avantages, et au nom de ce qu’elle croit être de l’art, la modèle accepte volontiers. 28 % ont déjà manqué d’intimité lorsque venait le temps de se changer, 63 % ont déjà reçu des commentaires sur leur corps qui les ont mises mal à l’aise et 56 % ont connu des fauxtographes qui avaient des propos à caractère sexuel qui les ont rendus inconfortables. Pas encore convaincu de l’intérêt de certains? 44 % des modèles ont connu un photographe qui leur a fait des avances, 40 % ont connu un photographe qui a tenté des rapprochements non désirés, 26 % se sont fait toucher les seins, les fesses ou le sexe sans leur consentement, 25 % se sont fait demander des faveurs sexuelles, 16 % se sont fait offrir de l’argent en échange, et 6.3% se sont fait agresser sexuellement par un photographe. Ils ont beau se faire croire qu’ils ont de bonnes intentions, mais ce milieu de travail ne sera jamais un endroit où assouvir ses intérêts personnels au détriment de quelqu’un.

 

Abus de pouvoir

 

Les fauxtographes ont l’appareil dans les mains et croient alors avoir tout le pouvoir tandis que la modèle est vulnérable devant eux. Plusieurs en profitent avec un contrat abusif que la modèle signe en pensant que c’est la norme dans l’industrie et d’autres clament pouvoir faire tout ce qu’ils veulent avec les photos. 78 % des modèles ont déjà vu leur entente non respectée par un photographe et 23 % des modèles ont connu un photographe qui a refusé de leur payer le montant convenu. Même lors de la séance photo, il est très difficile de dire non. Faire part de notre désintérêt entraîne la frustration du photographe et dire oui en revient à ne pas respecter nos limites. Et trop souvent, les modèles se plient à leur demande sans vraiment consentir.  53 % des modèles ont connu un photographe qui a insisté même quand elles ont exprimé leur malaise, 28 % se sont senties coincées parce que le photographe leur offrait le transport et elles ne pouvaient pas partir et 59 % des modèles ont accepté de faire quelque chose parce que le fauxtographe leur mettait la pression. Et que font-ils si elles se plaignent?

 

À qui la faute

 

Certains photographes se défendent en disant que les femmes ont uniquement à mieux s’informer, prétendant qu’il est facile de dire non et que l’homme ne va pas insister. Cela en revient à dire à une femme qu’elle est fautive si elle est agressée sexuellement. La personne qui a fait du mal à une autre sera toujours la responsable. Quand une femme dénonce ce qu’elle a vécu dans un groupe secret, certains fauxtographes s’infiltrent et lui reprochent son geste, jusqu’à menacer de la poursuivre pour ce qu’elle a dit ou l’humilier publiquement. Un groupe de photos avec des photographes femmes a été créé pour leur permettre d’être plus en sécurité et les hommes s’en moquent ouvertement. Les modèles sont trop souvent victimes des fauxtographes et ils leur enlèvent ensuite leurs moyens de défense. Il faut cesser de leur donner ce pouvoir qu’ils ont sur nous et rejeter la gloire et l’argent au nom de notre respect.

 

Alors qu’il existe d’excellents photographes, il existe également des modèles qui ont des choses à se reprocher. Par contre, personne ne peut nier qu’elles ont vécu des expériences négatives parce qu’elles sont les seules pouvant juger qu’elles n’ont pas été respectées. Les fauxtographes nuisent non seulement aux femmes, mais également à la réputation des photographes sérieux et il faudra tous se soutenir pour gagner cette bataille.

 

*Le sondage anonyme a été fait par l’auteure auprès de 32 modèles amateurs ou professionnelles recrutées sur des groupes Facebook en juillet 2017.