Esti d’arabes homophobes : critiques d’un panel organisé par Helem et Mena-UdeM

Esti d’arabes homophobes : critiques d’un panel organisé par Helem et Mena-UdeM

Un texte de Dalia Tourki

Le soir du jeudi 5 octobre 2017, j’ai assisté à un panel intitulé Lutte LGBT dans le monde arabo-musulman, et qui a eu lieu à l’Université de Montréal. Ce panel a été organisé par Mena-UdeM en collaboration avec l’association GLBT libanaise Helem, établie au Québec depuis 2004. Mena-UdeM est un regroupement d’étudiant.e.s du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord à l’Université de Montréal, composé majoritairement—si ce n’est pas exclusivement—de personnes cis et hétérosexuelles. D’ailleurs, je me demande si l’absence de personnes directement affectées au sein du groupe, c’est-à-dire des personnes queer et/ou trans arabes, n’explique pas, en partie, le manque de savoir-faire découlant de l’organisation de ce panel?

Sur le plan de l’organisation de ce panel, le manque de tact est assez flagrant. Au lieu de préconiser une multitude de voix de militant.e.s et d’organismes travaillant avec des personnes LGBTQ arabes, les organisateur.trice.s ont choisi une seule voix, unilatérale, celle de Helem. La voix de Helem, importante soit elle, on se l’avoue, n’est pas la voix la plus revendicatrice, ni la plus intersectionnelle, encore moins, la plus représentative quand il s’agit de militance queer et trans arabe au Québec et ailleurs. Suite à une conversation que j’ai eue avec Ramy Ayari, j’ai appris que ce militant pour les droits LGBTQ qui a eu un parcours très admirable en Tunisie, a été approché par Mena mais ignoré par la suite. La voix de Ramy Ayari et d’autres militant.e.s arabes ont été ignorées en faveur du monopole du discours LGBTQ arabe par Helem.

En plus du manque de diversité sur le plan des organismes et des militant.e.s participant à ce panel, une autre diversité se laissait désirer, celle d’avoir des personnes trans qui parlent de leurs vécus et histoires sans que ce soit -une fois de plus- des hommes gais cis qui s’approprient ces histoires-là. En effet, aucune des personnes présentes pour parler de leurs vécus n’était trans. Sur les 20 minutes du court-métrage diffusé lors du panel, la seule personne trans parle pendant moins d’une minute. Ainsi, encore une fois, sous le couvert de l’inclusivité, l’acronyme LGBT est utilisé pour parler des réalités des hommes gais cis. Face à une critique du manque de diversité tant sur le plan des organismes participants tant à propos l’absence des personnes trans, Mena ont préféré mettre le blâme sur Helem qui eux ont prétendu que c’était difficile de trouver des personnes trans arabes voulant parler de leurs vécus. La difficulté serait plutôt qu’ils n’ont pas de liens significatifs avec la communauté trans arabe grandissante à Montréal et que plusieurs personnes trans ne sentent pas que l’organisme a une réelle compréhension des réalités trans pour se sentir pleinement accueillies sans vivre de micro-agressions au sein du groupe.

Passons maintenant au contenu du panel.

J’avoue que j’ai beaucoup pensé à ne pas assister à ce panel. Connaissant, de plus en plus, la scène communautaire LGBTQ québécoise et les nombreux organismes où ni intersectionnalité ni posture postcoloniale sont assumées, j’aurais beaucoup plus bénéficié d’une soirée lecture à la maison que d’un panel fort triggering. Mais, je me suis dit quand-même : Vas-y, Dalia. T’auras, peut-être, de belles surprises.

J’avais tort. Je me trouvais, en effet, en train d’assister à un autre panel sur les personnes LGBTQ arabes où celles-ci sont montrées comme étant des victimes de ce qu’un panéliste a appelé ‘la mentalité arabe’une mentalité qui est, selon les propos tenus, homophobe et transphobe. Ce panel traitant des réalités LGBTQ arabes, comme pleins d’autres panels traitant du même sujet, montrent les personnes LGBTQ arabes comme étant ‘une communauté vulnérable’ pour utiliser l’expression du président de Helem, en quête désespérée d’un occident meilleur, supérieur, sauveteur, et libérateur.

Pourtant pour avoir survécu dans le monde arabe et continué de survivre au Québec, je trouve que cette communauté est tout sauf vulnérable. Résiliente, forte, mais pas vulnérable.

En parlant du monde arabe, Helem a souligné que la sexualité là-bas est tabou et que les comportements des gens sont ancrés dans un machisme omniprésent. D’abord, ce portrait du monde arabe ne reflète pas la réalité puisqu’il renie que, à travers l’histoire arabe, des manifestations culturelles, littéraires et artistiques valorisant le genre et la sexualité queer résistent à cette image machiste ou hétérosexiste attribuée souvent à cette partie du monde. De plus, ce portrait nie tout le militantisme queer et pro-queer qui prend de l’ampleur dans cette région du monde et qui, avec le soutien de plusieurs personnes et communautés de la région, réussit à mener et gagner des batailles.

Le portrait que Helem dresse du monde arabe est dangereux. Il établit une fausse dichotomie qui présente le monde arabe comme étant LGBTQ-phobe et rétrograde, en opposition avec un Québec qui se veut acceptant et sanctuaire pour les personnes LGBTQ racisées et immigrantes. C’est ce type de dichotomie-là qui vient, dans un contexte occidental où l’extrême droite gagne du terrain, nourrir des idéologies haineuses, racistes et islamophobes envers les populations arabes et musulmanes. C’est ce type de discours qui vient alimenter des propos homonationalistes envers le monde arabe en général. Helem ne prend pas en considération les impacts de son discours, ni du contexte dans lequel ce discours-là est communiqué et face à quelle audience.

En parlant des réalités LGBTQ dans le monde arabe et celles des personnes LGBTQ arabes au Québec, Helem a fait l’éloge du Québec, de son ouverture, et de ses lois. J’étais surprise (pas vraiment) d’entendre ces propos qui ignorent les difficultés vécues par les personnes LGBTQ migrantes ici au Québec, des difficultés se trouvant à l’intersection de l’homophobie, de la transphobie, de la classe sociale, mais aussi à l’intersection de nouvelles épreuves telles que le statut d’immigration et le racisme. En faisant l’éloge du Québec tout en infériorisant le monde arabe, Helem ne dit pas que dans le plan d’action gouvernemental de lutte contre l’homophobie et la transphobie 2017- 2022, et qui comprend les stratégies du gouvernement québécois pour améliorer les conditions de vie des personnes LGBTQ, il n’y a aucune mention des personnes LGBTQ immigrantes, aucune mention des personnes LGBTQ demandeuses d’asile et réfugiées, et juste une seule mention des personnes LGBTQ racisées. Cette dernière concerne une formation dans le domaine de la santé et du travail social et qui est le fruit de mon travail personnel et de celui d’une autre personne racisée et immigrante œuvrant en milieu communautaire et académique.

Ce que Helem ne dit pas c’est qu’il y a moins d’un mois, une femme trans a été assassinée ici à Montréal, que les médias s’en foutaient, et que même les organismes LGBTQ s’en foutaient eux aussi. En dressant un portrait d’un Québec sauveur et libérateur, Helem cache que le Québec ne reconnaît même pas les identités des personnes trans immigrantes; que cette communauté qui ‘‘vient se réfugier au Québec’’ a dû réapprendre à survivre des violences et des discriminations similaires à celles vécues dans leurs pays d’origine. Rappelons Helem qu’il y a encore 2 ans, même les personnes trans québécoises ne pouvaient pas avoir de reconnaissance juridique de leurs identités à moins de se faire stériliser d’abord.

A la fin du panel, le débat s’est intensifié en discutant des lois qui protègent les personnes LGBTQ ici au Québec. Ces lois que Helem voit comme une victoire pour le Québec existent, certes, mais ne peuvent pas être appliquées par tout le monde. Ces lois protègent seulement les personnes LGBTQ qui sont assez privilégiées pour pouvoir recourir au système judiciaire. Les personnes trans immigrantes, les personnes queer et trans travailleuses du sexe, les personnes LGBTQ sans statuts sont des communautés que la loi ne va protéger mais plutôt discriminer et condamner à des difficultés supplémentaires.

Quand le débat s’est intensifié encore plus, Mena a préféré faire taire les voix contestataires des deux personnes trans et arabes présentes. Le panel s’est terminé à 21h10 au lieu de 22h. L’organisatrice du panel a même demandé à une de ces deux personnes trans et arabe de prendre ‘une distance émotionnelle’ par rapport à la discussion et de respecter les opinions des autres (même les opinions les plus erronées, même les opinions qui viennent de gens qui ne sont pas directement affectés par la problématique).

Girl, dire son opinion est une chose, redéfinir l’existence d’un groupe, son combat, ses luttes et ses résiliences, s’en est une autre. Prétendre savoir mieux qu’un groupe directement affecté n’est pas acceptable. And girl, tant que c’est de nos vies et de nos survies qu’on parle, une distance émotionnelle n’est pas envisageable.

Si Mena avait bien fait son travail, ce panel, tel qu’il a été présenté, n’aurait pas eu lieu. Heureusement que invitées ou pas, des personnes trans vont être présentes pour s’y opposer.


Image extraite du projet photo Just me and Allah de Samra Habib

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