Pour un féminisme de l’impureté

Quelque chose m’a toujours gênée dans ce que je voyais du féminisme : la misogynie, le sexisme, l’antiféminisme, c’est toujours celui de l’autre. Je pourrais parler longtemps des hommes qui se disent féministes et qui en font un bouclier contre toutes les critiques. Ce n’est pas d’eux que je veux parler aujourd’hui, mais bien des femmes. Oui, les femmes féministes.

Pour moi, lorsqu’on « arrive en féminisme », on ne quitte pas le pays de la misogynie. On ne se libère pas de son éducation patriarcale, de son incapacité à dire non et d’une estime de soi foireuse en s’étiquetant féministe. Et par là même, on ne se libère pas non plus de sa propension à juger les femmes pour tout et n’importe quoi, de critères de jugement patriarcaux et d’une volonté de plaire aux hommes dysfonctionnelle.

C’est pas facile de se dire ça. Déjà, parce qu’on n’a pas envie d’être tout ce qu’on déteste, évidemment. Mais aussi parce qu’on est dans un monde où on vous incite à avoir l’air de plus en plus « cool ». Il faut toujours faire comme si sa vie était une startup florissante ou au moins en pleine floraison, et cela y compris dans les milieux féministes. Pas de place pour dire qu’on est carrément faillible, carrément névrosée, voire pire, carrément soumise. Aux normes, aux regards des gens, aux demandes de ses proches. On peut éventuellement raconter comment on s’est libérée ou est en pleine libération, mais pas comment on se sent encore profondément enchaînée. Dans un contexte patriarcal, mais qui s’est remaquillé avec les atours du « cool », assumer vraiment ses failles, c’est encore passer pour une rabat-joie, une hystérique ou une faible femme; voire pour l’ennemi, encore pénétré des miasmes du patriarcat.

Pour moi, cela équivaut à laisser les femmes battues, les femmes violées dans leur box de victime bien séparées des féministes libérées. Virginie Despentes avait pourtant fait grand bruit en montrant qu’elle pouvait être la meuf la plus badass de la terre en prenant ses plus grosses blessures comme point de départ pour avancer. De la même manière, on ne devrait pas avoir honte d’avoir souffert ou de souffrir. Et on n’est pas obligées pour ça d’avoir l’assurance punk de Virginie. On peut être timide, ultra-sensible et éthérée. La souffrance est le point de départ de toute lutte. Présenter la libération comme un produit lisse et « cool », c’est vider la lutte de sa substance originelle. Et regarder de haut, même avec de la compassion dans le regard, les nanas qui prétendent souffrir, c’est faire preuve d’une misogynie paternaliste.

Pour moi, nous sommes toutes des femmes violentées, psychiquement, sexuellement, physiquement. Et non, ce n’est pas « cool ». Pire, cela conduit parfois à la violence. Quand elle finit par ne plus être retournée contre nous-mêmes, cela peut faire mal à l’autre. Et il serait trop facile de dire que cette violence que l’on inflige est toujours juste.

Une féministe n’est ni une femme libérée ni un être doté de perfection morale.

La bonne nouvelle, c’est qu’on peut être entravée et foirer, moralement y compris, sans être incapable d’agir, de penser, de partager et même de jouir. La bonne nouvelle, c’est que rien n’empêche d’être heureuse quand même, comme on danserait sous les bombes, au contraire.

Ce que j’entends défendre dans cet article, c’est l’impureté. L’impureté morale, idéologique. Pas d’une manière nihiliste qui considérerait qu’il n’y a aucune évolution possible. Non. Je pense simplement que ce type de pureté ne doit pas être un but. Sinon quoi, on ne devrait avoir aucun contact avec des personnes, des auteurs, des artistes, des groupes, des environnements « impurs ». Et je ne crois pas avoir besoin de préciser à quel point ce genre de démarche peut être dangereux.

Dire qu’on ne peut être qu’impur, cela ne veut pas dire abandonner tout projet éthique ou de protection personnelle, mais au contraire se reposer la question en permanence de ce qui nous semble juste, fertile, confortable, dans l’action et la pensée. Pour cela, il est impératif de détacher l’impureté du péché et de la faute. L’impureté, c’est le mélange, la vie, l’instabilité dans toute sa beauté, sa générosité et sa cruauté. Il ne s’agit pas d’une faute que l’on traînerait derrière soi comme un boulet. Il s’agit du trouble constitutif de toute vie humaine. Le trouble n’est considéré comme positif que dans le sexe (ou éventuellement dans le genre, cf. Judith Butler). Ce que je propose, c’est de le revaloriser partout, tout le temps, avec tout le monde. Pas comme fétiche auquel il ne faudrait pas toucher, comme point de départ de toute vie, avec lequel on est bien obligés de composer, de travailler.

De la même manière que les féministes encouragent les femmes à être fières de leurs corps et de leurs cerveaux tels qu’ils sont, avec leurs imperfections, est-ce qu’on ne pourrait pas vivre tels qu’on est avec nos incompétences morales, nos failles narcissiques et notre profonde tristesse? Alors évidemment on a l’air moins cool que dans un spot pour de la lingerie où des femmes avec des corps divers courent joyeusement en soutien-gorge. C’est plus grave et plus fragile. La beauté dans ce cas n’est pas dans le cool mais dans le risque, y compris celui de ne pas devenir celle que l’on voudrait être.

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