Je suis, donc je jouis

Le jour où j’ai avoué à mon compagnon que mon fantasme de plan à trois avait un casting limité, comprenant moi et deux hommes ressemblant fort aux frères Hemsworth, il est devenu mon ex. J’ai beau lui avoir expliqué qu’il s’agissait de mon fantasme à moi, de ce qui me procurait du plaisir à moi, le simple fait qu’il ne soit pas inclus dans l’équation, qu’il soit remplacé (j’étais bien, moi, remplacée par Tila Tequila lors de ses séances de branlette), représentait pour lui la trahison ultime. J’étais un monstre de vanité de ne penser qu’à mon plaisir et, surtout, je l’accusais, lui, de ne pas arriver à me combler avec son seul pénis…

Une fois ses affaires débarrassées de mon plancher, je me suis posé une question : que pouvait-il se jouer de si dramatique dans mon désir de jouissance pour ça le blesse à ce point dans sa virilité ?

Au risque de faire rougir d’effroi ma grand-mère (pieuse catholique) et les pudibonds de circonstance, sachez que les femmes aussi sont des êtres sexuels. Elles ont aussi une forte envie de jouir.

Il existe cette drôle de représentation qui veut que les femmes échangent du sexe pour de l’amour, et les hommes, de l’amour pour du sexe. L’on me répète souvent que si je couche avec une fille, c’est seulement pour faire «plaisir» à mon compagnon;  que si je mets un piercing à ma langue, c’est pour améliorer les fellations pour mon cher et tendre; que si j’essaie un plan à trois avec une fille, ce n’est pas bien grave, du moment que mon mec est dans la pièce. Vous aussi, vous arrivez à voir le dénominateur commun ?

Alors méritais-je l’échafaud pour simplement avoir eu envie de toutes ces choses ? L’équilibre de notre couple se retrouvait-il menacé par mon désir de jouissance ? Loin de là. Mais comment pouvais-je envisager de prendre mon pied si ce n’était pas avec «l’être aimé» ?

Dans un ancien article, j’évoquais le fait que le mot d’ordre de notre chère société est que les femmes doivent être des bombasses au pieu, sans toutefois virer salopes patentées. Amazone du sexe tu seras, mais seulement pour trouver ton mâle. Je re-regardais encore récemment l’excellent documentaire d’Ovidie : A quoi rêvent les jeunes filles ? J’étais estomaquée de constater que de plus en plus tôt, les jeunes filles ont recours à la nymphoplastie, à savoir la réduction des petites lèvres. En plus de devoir maîtriser le Kâma-Sûtra sur le bout des doigts, l’on doit pousser la perfection (ou la perversion) jusqu’au minou. Il doit être standard, parfait. Une vulve de laquelle rien ne dépasse.

Plus loin dans le docu, l’histoire d’une jeune fille ayant eu recours à cette pratique était évoquée. Durant l’opération, le laser a «détruit» son clitoris. Sa réaction ? «Ah mais c’est pas grave». L’organe, source de son plaisir, avait été mis hors service, mais du moment que rien ne dépassait, où était le problème ?

Il y a peu, une image a suscité un tollé sur les réseaux sociaux, et avec raison. Un livre de bio pour enfants présentait l’appareil génital d’une fille duquel on avait sciemment omis de dessiner le clitoris. Beaucoup se sont révoltés contre le fait que l’on sacrifiait volontairement l’organe du plaisir féminin. Remettons les choses au clair: l’appareil génital féminin n’a pas pour seule et unique fonction la procréation. Il peut également apporter du plaisir, être stimulé et donner des orgasmes multiples. Les femmes ont droit au sexe et pas juste pour avoir des bébés. Beaucoup trop de jeunes femmes considèrent encore le sexe comme étant un domaine réservé aux hommes, en ignorant totalement qu’elles y ont aussi parfaitement droit. Et bien entendu, rares sont les partenaires qui les détrompent.

Marcela Lacoub l’écrivait dans Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? : « On ne conçoit pas le désir féminin sans les intermédiaires de la tendresse, de l’amour et de la maternité. […] L’idée que les femmes puissent avoir une sexualité libre ne passe pas […] les gens ont du mal à accepter qu’un désir féminin soit aussi fort que celui des hommes.»[i]

Lorsque ce salaud de Freud a écrit que la femme ne pouvait avoir du plaisir que via la verge de l’homme, certains ont eu à cœur de l’écrire en lettres d’or au-dessus de leurs plumards.
Dans Introduction à la psychanalyse, Freud déclamait que la véritable féminité passait par le plaisir vaginal et qu’il fallait supprimer le plaisir clitoridien, fruit d’une névrose, qui était seulement pratiqué par des immatures ou des déviantes. Notre plaisir est semblable à cette baleine blanche qui titille ce vieux grincheux d’Achab dans Moby Dick; certain.e.s d’entre nous se vantent de l’avoir trouvé, tout en étant parfaitement incapables de se rappeler où se situe le clitoris, ou même de savoir ce que c’est.

Dans les années 70, des groupes de femmes se réunissaient pour découvrir leurs corps et les joies des plaisirs solitaires. Il s’agissait de leur permettre d’explorer différentes manières de stimuler leur plaisir. Même si ces réunions n’existent plus, je suis toujours admirative des initiatives prises par des individus ou par des collectifs. Par exemple, je voue un culte à la youtubeuse Laci Green. Elle prône le sex positivity et le body positivity[ii]. Il y a aussi des collectifs tels que OMGYES qui réunissent des femmes de tous les horizons et de tous les âges pour qu’elles dévoilent leurs techniques de stimulation clitoridienne.

Alors, si jamais l’on vous taxe de «nasty woman» parce que vous revendiquez fièrement votre droit au plaisir, je ne saurais trop vous recommander qu’à défaut de danser à deux, vous pouvez toujours chanter en solo ou en trio ou plus s’il le faut. La mélodie n’en sera que plus agréable.

[i] Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle, de Marcela Iacoub, paru aux éditions Points (2007).

[ii] La carrière de Laci Green a aujourd’hui pris un tournant résolument différent, et pour le moins décevant. Ses convictions actuelles et la voie qu’elle a choisi de suivre, et de défendre, sont le reflet de ce contre quoi je me bats. Elle a toutefois fait des vidéos qu’il faut porter à son crédit, même si cela remonte à un temps lointain. En espérant qu’elle sorte de cet obscur puits dans lequel elle a décidé de plonger. Un jour, peut-être …

 

1 Comment

  • LuciePeintre
    9 novembre 2017

    Le début d’une vie sexuelle heureuse se fera si la femme « a une vie » d’abord, et place en second ou troisième rang les histoires d’érotisme et « d’amour ». C’est ce que font les hommes: ils focussent sur eux-mêmes, leur travail, etc. N’espérons rien de plus de leur part. L’éveil de la sexualité se fait d’abord avec soi-même. Donnons-nous plus d’importance et de fierté par nous-mêmes, n’attendons pas la valorisation par le biais des hommes. L’érotisme deviendra plus libre, plus fidèle à notre propre personnalité. On est déjà sexuelle de par notre relation à la vie toute entière.

    [Commentaire hors-sujet? Abusif? Spam?]

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