Agression, harcèlement, inconduite sexuelle : un glissement sémantique questionnable

Avez-vous remarqué un glissement sémantique dans la qualification des gestes sexuels posés par des personnalités québécoises et dénoncées sur la place publique ? Dernièrement, j’avais le sentiment que l’expression « inconduite sexuelle » tendait à remplacer les expressions « agression sexuelle » ou « harcèlement sexuel ». Vérification faite via l’outil Google Trends, c’est bien le cas. Alors que l’occurrence du mot inconduite était auparavant aussi faible que celle de harcèlement, elle dépasse ce mois-ci l’occurrence du mot agression, qui pourtant était largement plus utilisé depuis les dernières années. Comment un tel phénomène peut-il s’expliquer ?

 

Pourtant chacune de ces trois expressions fait l’objet d’une définition à caractère juridique puisqu’elle réfère à différentes lois au Québec ou au Canada.

 

Selon le site du gouvernement du Québec, les agressions sexuelles sont des gestes « à caractère sexuel, avec ou sans contact physique, commis par un individu sans le consentement de la personne visée ou, dans certains cas, notamment dans celui des enfants, par une manipulation affective ou par du chantage. Il s’agit d’un acte visant à assujettir une autre personne à ses propres désirs par un abus de pouvoir, par l’utilisation de la force ou de la contrainte, ou sous la menace implicite ou explicite. Une agression sexuelle porte atteinte aux droits fondamentaux, notamment à l’intégrité physique et psychologique, et à la sécurité de la personne. » La définition est claire et son champ d’application large et exhaustif. La gravité des agressions sexuelles est telle qu’elles sont non seulement inacceptables mais aussi criminelles. Aussi ce mot semble parfaitement convenir pour les accusations portées contre monsieur Gilbert Rozon.

 

Le harcèlement sexuel est bien établi comme une forme de harcèlement psychologique selon l’article 81.18 de la Loi sur les normes du travail. La définition du harcèlement psychologique s’applique aussi parfaitement aux gestes dénoncés par des employé.e.s de messieurs Éric Salvail et Gilbert Rozon qui agissaient notamment en tant qu’employeurs. Il s’agit d’ « une conduite vexatoire se manifestant soit par des comportements, des paroles, des actes ou des gestes répétés, qui sont hostiles ou non désirés, laquelle porte atteinte à la dignité ou à l’intégrité psychologique ou physique du salarié et qui entraîne, pour celui-ci, un milieu de travail néfaste. Une seule conduite grave peut aussi constituer du harcèlement psychologique si elle porte une telle atteinte et produit un effet nocif continu pour le salarié. »

 

Alors pourquoi les actes reprochés à messieurs Éric Salvail, Gilbert Rozon, ou Michel Brûlé sont-ils plutôt qualifiés d’inconduite sexuelle, alors que ce terme fait plutôt l’objet d’une définition dans le cadre d’une DOAS (Directives et ordonnances administratives de la défense) qui « s’applique aux officiers et aux militaires du rang des Forces armées canadiennes (FAC), nommés « militaires »? » La définition d’une inconduite sexuelle est proche de celle de l’agression ou du harcèlement et constitue une infraction en vertu du Code de discipline militaire (CDM). Pourquoi ce mot gagne-t-il en popularité au Québec alors qu’il relève du champ lexical militaire et ne peut donc pas s’appliquer aux gestes posés par Messieurs Éric Salvail, Gilbert Rozon, Michel Brûlé ou Michel Venne.

 

Les subtilités des définitions juridiques des expressions « agression », « harcèlement » ou « inconduite », échappent probablement à beaucoup des auditeurs et auditrices des médias. Ces auditrices et auditeurs ont possiblement plus en tête les définitions communes de ces mots telles qu’elles figurent dans les dictionnaires :

 

Agression : Attaque non provoquée, injustifiée et brutale contre quelqu’un

 

Harcèlement : Conduite caractérisée par la répétition d’actes ou de paroles intentionnellement offensants, méprisants ou hostiles à l’égard d’une ou de plusieurs personnes.

 

Inconduite : mauvaise conduite, dévergondage.

 

Les mots ne sont jamais neutres.

 

N’y a-t-il pas, dans l’utilisation du mot « inconduite », une réduction de la portée des gestes ? Ce qui relève normalement de l’acte criminel, qui peut mener à des poursuites judiciaires, devient simplement un écart de conduite, un comportement non approprié, banalisé, dans un espace social?

 

Le mouvement #moiaussi crée un raz de marée bien plus profond que celui qui le précédait, #agressionnondénoncée. Il passe de la prise de parole ouverte et publique pour dire un fait caché – mais où l’agresseur était anonyme – à la révélation de l’identité de l’agresseur. #luiaussi est la nouvelle tendance où les hommes, actuellement ceux qui ont de brillantes carrières artistiques, entrepreneuriales, journalistiques, etc. tombent sous les accusations. Combien d’autres hommes, dans la lumière ou dans l’ombre, portent en eux ce #moiaussi et tremblent désormais que leur nom ne soit révélé? L’ampleur du #moiaussi des victimes a nécessairement un pendant dans le #moiaussi des agresseurs. Comme à l’approche d’une tempête, un ressac se fait sentir. Il reste à notre société à se préparer à accueillir un tsunami.

 

Christine Hernandez

1 Comment

  • Sophie Morin
    5 janvier 2018

    Le terme « inconduite sexuelle » est un terme utilisé par les Ordres professionnels pour parler de la barrière franchie entre un.e professionnel.le et son-sa client.e lorsqu’il y a des contacts sexuels, peu importe la forme. Cette année, notamment grâce à la collaboration de l’Ordre professionnel des sexologues du Québec, l’Office des profession a largement fait cheminer ce dossier en inscrivant une peine minimum de 5 ans de radiation pour les professionnel.le.s qui franchissent cette ligne, ce qui est une inscription considérable par rapport aux anciennes peines. L’Association québécoise plaidoyer-victime a aussi beaucoup travaillé à documenter le phénomène dans les 10 dernières années et c’est le terme qui a été choisi. Soyons honnête, c’est le terme qui a été accepté par plusieurs Ordres pour parler du phénomène, car lorsque les comportements étaient qualifiés d’agression sexuelle, il y avait une fermeture totale pour parler des situations. Il s’agit d’un compromis sémantique pour parler de la situation, sans quoi, les gens se butaient. Ça reste que dans la définition, une inconduite sexuelle est une forme d’agression à caractère sexuelle.

    [Commentaire hors-sujet? Abusif? Spam?]

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