Un système qui n’est pas en crise: La crise de la masculinité de Francis Dupuis-Déri

 

Après Le mouvement masculiniste au Québec et Les antiféministes. Analyse d’un discours réactionnaire, Francis Dupuis-Déri nous revient en force avec la publication de La crise de la masculinité. Résultat d’une recherche de plus de quinze ans, cet ouvrage a de quoi en surprendre certains. Contrairement à plusieurs études sur la masculinité, le livre de Dupuis-Déri interroge le fondement de ses discours et pose la question à savoir si la crise de masculinité existe au-delà de la conversation qui l’entoure.

 

Crise de la masculinité ou discours d’une crise ? L’enseignant en science politique de l’UQÀM ne traîne pas à répondre à la question et à déconstruire le mythe. En effet, dès le premier chapitre du livre, il nous force à entrevoir que la crise de la masculinité ne tient pas à grand-chose, hormis le discours qui la soutient à bout de bras.

 

Mais qu’est-ce que la crise de la masculinité ?

 

Francis Dupuis-Déri nous avise rapidement que l’intention scientifique du livre est de présenter le discours de la crise de la masculinité « dans l’histoire et dans l’actualité » tout en s’intéressant « à sa signification politique et sociale et à ses effets possibles sur le mouvement féministe et sur les rapports entre les hommes et les femmes. » (p.30)

 

La masculinité est en crise depuis très longtemps déjà, on remarque même qu’à Rome se tenaient une série de discours qui tentaient de remettre l’homme à sa place. À travers le temps, les discours décrétant une crise de la masculinité ont travaillé de plusieurs façons à mettre de l’avant « une identité masculine conventionnelle » en revalorisant l’idée même de ce qui définit un homme.

 « Un homme, un vrai, est évidemment hétérosexuel, autonome, actif, agressif, compétitif et possiblement violent. On prétend que ce modèle de la masculinité doit être (re)valorisé pour assurer un sain développement des garçons et des hommes et une complémentarité équilibrée avec les femmes. Ces dernières doivent adhérer à l’identité féminine conventionnelle, c’est-à-dire être elles aussi hétérosexuelles, mais également attentives, attentionnées, coopératives, pacifiques et douce—et dépendantes des hommes. » 1

Si ce discours sur la masculinité, qui valorise le viril et la supériorité du masculin sur le féminin, est présent depuis le début de la socialisation des humains, il est toutefois anhistorique, dans la mesure où il se donne comme un fait de nature. Dupuis-Déri nous montre bien dans son livre que la masculinité et le discours l’entourant a tout du mythe, « c’est-à-dire d’une construction culturelle imaginaire.»2

 

Le discours de la crise de la masculinité s’affiche comme un symptôme du malaise masculin et montre que le trouble dans le genre masculin repose dans l’idée même de ce qu’est la masculinité. Ce discours est d’ailleurs toujours alarmiste : il s’efforce de montrer que l’homme est en crise. Apeurés par une possible féminisation des hommes et de la société, les multiples discours sur la crise sollicitent une « prise de contrôle » et proposent de « recréer l’équilibre » installé par le patriarcat. Ils nous avisent tous de différentes manières que la masculinité arrive à une phase crépusculaire, « que les hommes sont dominés par les femmes, voire que la société est en danger. »3

 

Un système qui n’est pas en crise

 

L’étude de Francis Dupuis-Déri documente l’histoire d’un discours masculiniste qui est constamment renouvelé par l’idée de la crise. Appelant à la mobilisation pour réaffirmer la masculinité conventionnelle par les privilèges et le pouvoir de la classe des hommes, considérée comme supérieure par nature, le discours de la crise appelle à la violence pour rétablir sa domination. 4

Or, Dupuis-Déri nous montre dès le début de son ouvrage que les hommes dominent encore sur tous les plans : ils représentent 175 des 193 membres de l’ONU, ils dirigent la plupart des organisations (OMC), (OPEP), ils sont propriétaires de plus de 70% des richesses mondiales et de 80% des terres de la planète, ils occupent les domaines du sport, de la musique et de l’art, ils ont un plus grand patrimoine culturel et historique (la plupart des grands noms de l’histoire sont des hommes), ils ont plus d’heures de loisirs par jour en moyenne et ils sont plus nombreux à avoir un emploi. 5

 

Ce livre est tout à fait pertinent à l’ère des #Metoo et des dénonciations, parce qu’il réfléchit au discours réactionnaire des masculinistes. La plume incisive de l’auteur révèle que le discours de la crise de la masculinité se pose toujours contre la montée ou le renouveau féministe.

 

Un ouvrage féministe qui dénonce le sexisme et le racisme

 

Le livre de Dupuis-Déri est sans contredit féministe. Son enquête est, dans le bruit ambiant, tout à fait actuelle : elle dénonce une position d’homme blanc en colère qui est tout aussi sexiste que raciste. L’auteur n’hésite pas à montrer l’exemple de Donald Trump pour illustrer comment le pouvoir rassembleur du discours a pu avantager le président des États-Unis.

 

La crise de la maculinité. Autopsie d’un mythe tenace est publié chez les Éditions du remue-ménage et est disponible en librairie depuis le 14 avril 2018.

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1: Francis Dupuis-Déri, La crise de la maculinité. Autopsie d’un mythe tenace, p. 17.

2: Olivia Gazalé, Le Mythe de la virilité, p. 17.

3: Francis Dupuis-Déri, La crise de la maculinité. Autopsie d’un mythe tenace, p.54.

4: Francis Dupuis-Déri, La crise de la maculinité. Autopsie d’un mythe tenace, p.49.

5: Francis Dupuis-Déri, La crise de la maculinité. Autopsie d’un mythe tenace, p.25-27.

 

1 Comment

  • S. Allard
    9 mai 2018

    «Un homme, un vrai, est évidemment hétérosexuel, autonome, actif, agressif, compétitif et possiblement violent…»
    Vraiment?!
    Cette définition de la masculinité est pour le moins réductrice. En amalgamant l’orientation sexuelle, un comportement spécifique et des adjectifs qui ne sont pas exclusifs au genre masculin, cette affirmation semble réduire la masculinité à un archétype caricatural qui induit une certaine charge idéologique sexiste et manichéenne.

    [Commentaire hors-sujet? Abusif? Spam?]

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