La liberté d’exister

Je ne sais pas si vous pouvez imaginer le niveau de violence et de tristesse qu’il y a à suivre l’actualité et le « débat trans » quand on est soi-même une personne trans non binaire. Je ne sais pas ce qui m’inquiète le plus entre le réel et la fiction. Presque chaque jour en parcourant l’actualité médiatique, je tombe sur des articles qui parlent des personnes trans. Tout le monde a son opinion sur les personnes trans, particulièrement les personnes cis, c’est-à-dire ceuzes qui s’identifient au genre qui leur a été assigné à la naissance. On donne son opinion, on tranche, on ridiculise, on invalide, on joue au juge, à la narration omnisciente, à Dieu. Cela devient un exercice rhétorique, un exercice littéraire, un travail à temps plein de donner son opinion, de revendiquer son droit à la libre expression. On peut souligner la visibilité, c’est mieux que rien, n’est-ce pas, on en parle, on ouvre le débat.

 

Or, qu’est-ce qu’un débat? Ces chroniqueureuses remettent en question le fait que les personnes trans soient valides, c’est de mon existence qu’on discute ici, de ma santé mentale, de ma légitimité en tant que sujet. Pourrais-je publier un article qui remet en question l’humanité des chroniqueureuses sans me faire lancer des roches? Cela me fait penser aux philosophes et écrivains qui disaient, il n’y a pas si longtemps encore dans l’Histoire, que les femmes n’avaient pas d’âme, qu’elles étaient des créatures inférieures, faibles et hystériques, et donc, qu’elles ne pouvaient pas réfléchir, écrire ou vivre de manière raisonnable. Ensuite, ce furent les personnes homosexuelles et maintenant les personnes trans qu’on dépose constamment au bûcher de l’opinion facile. Je suis fatigué·e d’être enragé·e, de lire toujours les mêmes bêtises sans cesse, un mépris qui ne se connait pas. Comme Martine Delvaux, je pense que le féminisme est une grande histoire d’amour. Ce n’est pas que nous n’aimons pas les hommes, ce sont les hommes qui nous aiment mal. L’association Transgender Europe répertorie plus de 2600 personnes trans assassiné-e-s à travers le monde depuis janvier 2008.

 

J’ai tout essayé. Ne plus lire ces chroniqueureuses, ne plus lire l’actualité, rester dans mes cercles d’ami-e-s, rester chez moi pendant des semaines, allongé·e dans mon lit les rideaux fermés en retenant ma respiration le plus longtemps possible. Mais ces textes haineux sont là. Ils vivent, eux, et dans l’espace public en plus. Ils existent malgré nous. Ils sont lus par des millions de personnes, débattus, commentés et partagés infiniment. Je n’arrive pas à faire comme s’ils n’existaient pas. J’en suis venu·e à me poser des questions, à me demander ce que je peux faire, moi, petite personne trans et littéraire qu’on accuse indirectement d’être un grand corps malade, comment survivre à la transphobie systémique et culturelle? Je ne peux pas faire grand-chose, c’est vrai, j’ai si peu de pouvoirs politiques, je me sens impuissant·e, fragile et embêté·e. Je peux essayer une chose, au risque de tomber, de m’effriter : je peux accepter l’existence de ces textes, les prendre avec mes yeux, les voir comme je le souhaite, les trafiquer, les détourner de leurs intentions originelles, les rendre ridicules, les désamorcer et les détruire. C’est ce que j’appelle user d’ironie réparatrice. J’utilise ma plume comme une arme bactériologique, insidieuse, piquante, j’utilise mes superpouvoirs translittéraires : je joue avec le langage, rends les textes haineux problématiques, ouvre les sens à mon avantage, à l’avantage de mes comparses trans. J’essaie de réparer de minuscules fractures du monde, des morceaux de réalité, mon monde, rattacher toutes les personnes trans ensemble grâce à un fil d’or invisible et solidaire, faire surgir un rire complice, le rire de la Méduse qui couvre la rumeur médiatique et les silences violents.

 

J’ose parler au Nous, imaginer une filiation de voix trans, une mémoire en train de s’écrire, le début d’une nouvelle Histoire trans à raconter aux futurs enfants. J’aime croire que nous sommes des super-héros-héroïnes, que nous avons des superpouvoirs, que nous pouvons changer le monde, que nous ne sommes pas les pauvres petites victimes décrites par ces chroniqueureuses qu’il faut enfermer dans les hôpitaux psychiatriques, au contraire, nous formons une société secrète ultrapuissante, nous contrôlons le monde en cachette, nous pourrions anéantir toustes nos ennemi-e-s en claquant des doigts, mais cela ne nous intéresse pas, nous avons bien mieux à faire pour passer le temps, par exemple être heureuxses et fabuleuxses.

 

Il faut mettre son corps sur la table, hurler sa rage, revendiquer sa liberté d’exister et d’être reconnu-e pour qui on est en utilisant ses propres mots ou en trafiquant ceux des autres. Il ne devrait pas y avoir de débat entre la liberté d’expression et la liberté d’exister. Ce qui est bon pour les personnes trans est bon pour les médias, car il y a des histoires qui n’ont pas encore été racontées, des points de vue sur le monde qui sont encore invisibles, qui sont inquiétants pour l’ordre établi parce qu’on ne prend pas la peine de les écouter. Il faut se tourner ailleurs, tracer de nouveaux sillons, complexifier les discours sur ce qu’est un être humain, faire vibrer le langage, multiplier les textes à l’infini. Les chroniques transphobes et haineuses s’accumulent et ne disent rien de plus sur le monde, ce sont des clichés faciles et payants pour les personnes qui les écrivent, et violents pour les personnes trans. J’attrape l’inquiétude entre mes mains et la relance dans votre direction. Demain n’a pas dit son dernier mot. J’invente, je fais ce qu’il faut pour être là, juste là, exister.

 

 

 

Crédit de l’image de couverture : Daehyun Kim (moonassi), http://www.moonassi.com

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