La colonne à deux. Pis à trois. Pis à quatre

(Pis à six-cent-mille-millions-pour-libérer-nos-corps-canons-qui-se-souviennent-du-meilleur-comme-du-pire-faisons-en-sorte-qu’ils-apprennent-dorénavant-la-liberté-d’exister-tels-qu’ils-sont-c’est-à-dire-libres-et-gonflés-à-bloc-de-la-dignité-qui-leur-est propre).

 

J’ai toujours eu peur des hauteurs. Non, pardon. J’ai toujours cru que j’avais peur des hauteurs avant ma participation au spectacle Vice et vertu du collectif de cirque les 7 doigts de la main, présenté l’été dernier à l’occasion du 375e anniversaire de la ville de Montréal. Un jour, en répétition, Isabelle Chassé, une des metteur.e.s en scène,  me dit : «Tsé Marianne, ton monologue au début du show, celui où tu motives 4000 midinettes à faire la grève pour revendiquer des meilleures conditions de travail (pour les intéressé.e.s, on a appelé ce soulèvement de 1934 « la grève de la robe »), tsé ton monologue, reprend Isabelle, où il faut que t’aies un aplomb du maudit pis un enthousiasme du vendredi pour encourager ton monde à se révolter, ben ce monologue-là tu vas le faire debout sur les épaules de Tristan. -En cirque, on appelle ça une colonne à deux. » Tristan, pour vous mettre en contexte, est un sweet circassien de 6 pieds quelques. Je fais 5 pieds 8, mettez ça sur 6 pieds quelques, ça vous donne une idée du haut de quel sommet j’avais à déclamer mes lignes. Premier essai. Je monte (de peine et de misère) sur les épaules de Tristan. Mes jambes shakent, je bats des bras tel un oisillon, je cherche mon équilibre et j’ai peur de tomber. Surtout, je suis incapable de me rappeler ne serait-ce que d’une de mes répliques. Je vois ma vie défiler devant moi, je me dit que je serai jamais capable de faire ça chaque soir devant du monde, je prie : « Faites qu’Isabelle Chassé change d’idée pis qu’elle me dise de faire mon monologue les deux pieds cloués au sol, de grâce qu’elle ait pitié de mon âme et de mon salut ! »  Mais quand je redescends (de peine et de misère) des épaules de Tristan, c’est pas pantoute ça qu’Isabelle me dit : « Tu vas voir, tu vas t’habituer. Dès demain ça va aller mieux. Le corps se souvient de ce qu’on lui apprend. Fais-lui confiance. »

 

Faire confiance à mon corps ? À sa mémoire ? Je reste perplexe quand je prends mon vélo pour quitter la répétition, le cœur battant et les cannes encore traumatisées de leur ascension vers la stratosphère. Elles sont tellement perturbées, mes cannes, qu’elles pédalent et me font prendre un nouveau chemin pour me rendre chez nous. Et c’est alors que, coin St-Dominique et Mont-Royal, je tombe nez à nez avec mon personnage. Nez à nez avec celle dont je revêtirai tout l’été l’existence historique déterminante tant pour le mouvement féministe et la démocratie syndicale que pour les luttes sociales au Québec. Nez à nez avec Léa Roback. La murale sur laquelle est peint son visage est rose, probablement de la même couleur que devaient prendre ses joues quand elle redoublait de vigueur pour défendre une des nombreuses causes de son activisme ardent. La grande militante me regarde droit dans les yeux. Happée, je descends de mon vélo, m’approche. Mais avant même que j’aie le temps de traverser la rue, Léa « murale » Roback ouvre la bouche. Et c’est par les haut-parleurs de l’avenue Mont-Royal (qui diffusent normalement que des chansons de Noël durant la période des fêtes) que me parvient son discours enflammé :

Marianne ! me dit-elle, Marianne, le corps se souvient. Du meilleur comme du pire. Or, c’est ce corps à double tranchant qui nous permet de faire bouger les choses. Au mien et à celui des femmes de mon époque, on a appris à se taire, à écouter, à endurer, à obéir, on a appris le mariage, le silence, le retrait, la solitude malgré les enfants. Puis, on lui a appris, à ce corps, la guerre et sa sordide nécessité de nous transformer en ouvrières, on lui a appris l’émancipation, celle obligée par des hommes politiques, on lui a appris le travail, pour la première fois, pour la première fois rémunéré, devrait-on dire ; on lui a appris les usines, les machines, les conditions inéquitables, insalubres, les patrons, les abus de pouvoir, les préjugés face à nos compétences, oui, « on » a tout appris ça à nos corps. Mais ce « on » comme tu le sais, excluait nos corps concernés. Et un jour nous en avons eu assez de nous laisser éduquer par ce « on » demi-dieu, ce « on » discours ambiant, ce « on » amputant chaque fois nos ambitions, ce « on » dont on se gardait bien nous-mêmes de transformer en « nous ». Pourtant, c’était à ce « nous » d’éduquer nos corps. Thérèse Casgrain, Idola St-Jean et tant d’autres dont je faisais partie, nous lui avons appris à ce corps le droit à la parole, à l’opinion, au respect, à l’affirmation, à l’émancipation, celle que nous avions choisie cette fois-ci. Ces justices nous avons dû les conquérir par la force du nombre, de la lutte constante parce qu’une fois acquises, nous avons dû les renouveler, les réaffirmer pour te permettre à toi, Marianne, de t’exprimer en démocratie depuis l’âge de ta majorité. Nous sommes sorties dans la rue, nous sommes montées aux barricades, nous sommes montées sur les épaules des unes des autres, nous nous sommes hissées à plusieurs telle une échelle humaine, une femme sur une autre puis sur une autre pour nous approprier les hauteurs et c’est ce que tu te dois de continuer à faire Marianne. Cette colonne qui t’appartient, cette colonne vertébrale qui te permet de te tenir debout, elle doit grandir et se solidifier pour se multiplier, cette colonne elle doit devenir une colonne à deux puis à trois puis à quatre puis à six cent-mille-millions-pour-libérer-nos-corps-canons-qui-se-souviennent-du-meilleur-comme-du-pire-faisons-en-sorte-qu’ils-apprennent-dorénavant-la-liberté-d’exister-tels-qu’ils-sont-c’est-à-dire-libres-et-gonflés-à-bloc-de-la-dignité-qui-leur-est propre ! Oui, il reste tant à faire. Mais la bonne nouvelle, c’est que nous ne partons plus du sol désormais. Nous sommes des milliers, les unes sur les autres, à nous affranchir du vertige que notre corps a assimilé malgré lui, à continuer de marteler jusqu’à l’explosion le plafond de verre afin de réclamer chaque jour ce qui nous est dû.

Léa Roback redevient immobile sur son mur. Les haut-parleurs de l’avenue Mont-Royal, de nouveau, muets. Je reprends mon vélo et ce nouveau chemin qui me mènera chez nous. Je décide que j’en ferai désormais mon itinéraire. Parce que c’est en se remémorant celles qui se sont battues pour nous avant nous, celles à la base de ma colonne à deux pis à trois pis à etcetera que je trouve la force de continuer ce combat qu’il nous appartient à toutes et tous de mener. Et vous savez quoi ? Le lendemain à la répétition, la tête dans les airs, les pieds bien ancrés sur les épaules de toutes ces femmes qui ont eu le courage de la parole par le passé, je me suis souvenu de chacune de mes répliques. Il y avait, parmi elles, une vraie citation de Léa Roback. J’aimerais vous l’offrir en guise de conclusion : « Regardez le ciel. Il y a beaucoup de gris n’est-ce pas? Mais il y a aussi, le voyez-vous, du bleu. Eh bien, moi, je me concentre sur le bleu. »

 

Marianne Dansereau

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