Chères jokes de viol

En cette agréable saison qu’est l’été, fourmilière à festivals, soirées en tout genre, terrasses, wine nights, open mic, un phénomène bien spécial s’amène. Il ne s’agit toutefois pas de quelque chose de nouveau, puisque ça existe également à bien d’autres moments de l’année. Mais, au milieu d’une population québécoise grouillante d’envie de rire de tout, à toutes les occasions, où l’humour domine largement la culture et où ses fidèles pratiquants agissent à titre d’experts sur tous les sujets, ça devient un peu plus facile à voir. Ça ne fait que fuser un peu plus.

 

Encore cette année, de toutes les sortes et sous toutes les formes, sournoises, les blagues de viols guettent les prochain.es passant.es.

 

Qu’elles soient dites sur un stage, véhiculées par des gens payés pour le faire ou aux côtés de gens qui paient cher pour en entendre de la bouche de leur vedette préférée. Que ce soit au bar, au resto, ou pire encore entre ami.es sur la terrasse. Une autre de ces soirées ponctuées de high five et de bons gros rires gras. So why don’t you just laugh ?

 

Les jokes de viols frappent de partout. Elles, qui existent depuis toujours et qui ne semblent pas vouloir laisser tout à fait leur place, encore. Peut-être parce qu’elles sont si faciles, sur le bout de la langue de tous et de toutes. Peut-être parce qu’être survivant.e, c’est encore considéré être dans la marge de la société, donc cela reste encore de la matière à rire ? (une femme sur trois est victime d’agression sexuelle au cours de sa vie : toute qu’une minorité). Peut-être qu’il n’y a même pas de justification valable, parce que, et c’est tout.

 

Ne vous fâchez pas, surtout, ce ne sont que des blagues. So why don’t you just laugh?

 

Et au nom de quoi devrais-je rire autant ? Pour un punch line générique et entendu mille fois ? Pour un punch line tout court, pour la gloire du rire qui dure quelques secondes ? Faire rire ça impressionne les autres, on le sait bien. Malheureusement, les émotions ne sont pas toujours des blagues et les traumatismes ne sont pas des mots qui volent dans les airs.

 

Qui s’en souviendra le lendemain, dans une semaine, dans un mois, de cette fameuse joke-là ? La personne qui en rit innocemment ? Ou celle qui en porte durement le poids et les conséquences chaque jour, qui panse ses blessures du mieux qu’elle peut avec ce qu’elle peut trouver de support ? Celle qui sera obligée de tirer un trait sur de nouveaux visages, de nouveaux endroits, car tout le monde préfère en rire, des agressions ? Quelqu’un devra revivre son cauchemar, ses pires expériences suivies des conséquences, une fois de plus. Quelqu’un devra retenir ses larmes jusqu’à la maison, attendre d’être seul.e où plus personne ne pourra sembler surpris, insulté et mal à l’aise devant un « inexplicable » excès de colère et de rage au milieu d’une ambiance funny.

 

Personne ne veut être celle qui empêche les autres de rire, celle qui semble voler au creux des gorges le droit fondamental même de produire des sons. Personne ne veut être cette personne-là.

 

So why don’t you just laugh ? Avec toi c’est toujours un drame, on ne peut plus rien dire, insérez ensuite une phrase générique sur la liberté d’expression ici.

 

Encore une fois, la liberté d’expression au complet est remise en doute pour une joke. Comme si la liberté d’expression était un droit en danger, près de s’en aller. Pourtant, il est clair qu’il s’agit d’un privilège, pas toujours bien compris ni bien utilisé. Si la liberté d’expression était un droit réel, personne n’aurait peur de parler. Personne ne resterait dans le silence pendant des années, par peur d’être condamné, stigmatisé, accusé de l’avoir cherché. Si la liberté d’expression était réelle, elle serait équitable, tous, toutes et chacun.e pourraient être entendu.es. Elle serait surement synonyme de respect et d’ouverture, de fierté peut-être, et non une excuse donnée à tout vent et qui semble toujours expliquer ce qui est vivement déplacé et drôlement blessant.

 

Chères jokes de viol, j’espère que tu te démoderas cette année, et encore plus l’an prochain, et ainsi de suite. J’espère que les rires commenceront à se taire, pour laisser place plutôt à la honte de rire. Que tu allumeras une flamme chez ceux et celles que tu blesses, que tu leur donnes tant de force et de rage que tu finisses par te bruler toi-même. Que tu deviennes si faible que tous et toutes pourront te tasser du revers de la main avec fougue, grâce à une résilience inestimable gagnée si durement.

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