L’humour féminin : Malaise, friendzone et sexisme intégré

« Femme qui rit, à moitié dans ton lit », « t’es plutôt drôle pour une fille », « fais-la rire et t’as tout gagné ».

 

Ces adages peuvent sembler clichés et dépassés, ils traduisent pourtant une réalité toujours actuelle : la discrimination des femmes à travers l’humour. Ce vecteur de sexisme n’est pas quantifiable comme l’inégalité salariale ou le partage des tâches. Cependant, il est intergénérationnel et l’idée suivante continue d’être perpétuée : une femme drôle ne séduit pas.

 

LE PROBLEME

 

Si l’affirmation de la femme et son intelligence sont de plus en plus valorisées au sein des interactions sociales, l’humour gras, grivois continue de lui être refusé et sera très souvent présenté comme repoussant par leurs homologues masculins. Vous n’êtes pas convaincus par cette réalité ? Googlez successivement : « Comment séduire un Homme ? » et « Comment séduire une femme ? », cette expérience vous amusera, à moins qu’elle ne vous fasse pleurer. Dans les délicieux conseils généreusement prodigués à ces mesdames, il leur est suggéré, dans une situation de séduction, d’avoir de l’humour, mais de ne pas en faire. Le Blog : Le Journal des femmes, explique par exemple dans un article intitulé « L’humour fait fondre toutes les femmes », publié en 2010, que les hommes « ne cherchent pas une femme qui les fasse rire ou fasse rire les autres ». D’après tous ces articles, une femme qui fait trop rire s’expose à la sentence fatale de la friendzone, autrement dit la désexualisation la plus totale.

 

L’EXPLICATION QU’ON NOUS DONNE

 

Ces articles justifient souvent leur point de vue en s’appuyant sur des études qui se veulent scientifiques. Pour ce faire, elles citent des auteurs tels que Bressler et Balshine , les « chercheurs » Vrticka, Neely, Walter Shelly, Black & Reiss ou encore l’auteur Philippe Gouillou .

 

Tout d’abord, dans une étude menée en 2006 : « The influence of humor on desirability », Bressler et Balshine démontrent que les femmes sont plus sensibles aux personnes produisant de l’humour tandis que les hommes sont plus séduits par les personnes réceptives au leur. Cette étude, se basant sur un échantillon inférieur à 100 personnes tire une conclusion dénuée de toute complexité : l’humour féminin n’est pas un atout de séduction.

 

Dans la même logique, les chercheurs Vriticka, Neely, Walter, Shelly, Black et Reiss ont cherché à démontrer que cette différence entre filles et garçons sur le terrain de l’humour était existante dès la petite enfance.  En comparant l’activité cérébrale de 22 enfants, filles et garçons, devant différents types de vidéos, les chercheurs ont établi que les petits garçons étaient plus sensibles aux vidéos à caractère humoristique. Le triste point commun de ces études est qu’elles tirent des conclusions hâtives se prétendant scientifiques et sociologiques, mais ne font que constater un phénomène sans l’expliquer. Ainsi, elles décrivent uniquement les conséquences d’un problème mais n’expliquent pas ses causes.

 

Philippe Gouillou, lui, tente de donner une explication à cette inégalité des sexes devant l’humour. Grand partisan de la « psychologie évolutionniste », visant à expliquer certains comportements humains à partir de la théorie de l’évolution biologique, il est l’auteur de l’ouvrage publié en 2010 « Pourquoi les femmes des riches sont belles ? ». En matière de discrimination genrée, cela ne laisse présager rien de bon. Gouillou explique en effet que la domination masculine est biologique et totalement justifiée. Les femmes chercheraient chez les hommes l’intelligence et les ressources économiques assurant la viabilité de leur progéniture tandis que les hommes sélectionneraient des femmes jeunes garantissant une progéniture saine. Selon Gouillou, il est donc naturel que l’humour soit réservé aux hommes quand il s’agit de séduction puisque la supériorité intellectuelle de l’homme sur la femme doit être palpable pour que la magie opère. Charmant n’est-ce pas ?

 

LES VRAIES CAUSES : LA SOCIALISATION DIFFERENCIEE ET LA PERFORMATIVITE DES GENRES

 

Après avoir considéré des théories et études (par ailleurs essentiellement élaborées par des hommes), dont l’absence de rigueur scientifique ne saurait constituer l’ombre d’une réelle explication, concentrons-nous sur un phénomène observable à l’échelle de l’humanité :

 

LA SOCIALISATION ET L’EDUCATION SONT DIFFERENCIÉES SELON LE GENRE.

 

Des études comme celle de Moss datant de 1967 ou celle de Fine datant de 2010 établissent que les différences majeures de comportement entre filles et garçons sont dues aux différences d’environnement dans lequel ils évoluent. À un âge où ils sont encore très malléables, ils jouent, s’occupent et sont éduqués différemment que ce soit dans la sphère publique ou privée. Les observations des sociologues ont permis de constater que les filles sont plus encouragées à être sages, calmes, douces et souriantes tandis que les garçons sont plus stimulés physiquement et sont encouragés à s’exprimer. Dès leur éducation primaire les garçons sont donc encouragés à occuper l’espace sonore et à être actifs tandis que les filles sont conditionnées à être silencieuses et à l’écoute. Cela se manifeste grandement dès les premières années d’école comme l’a expliqué Claude Zaidman dans son étude sur le rapport à la prise de parole menée en 2007.

 

Après l’éducation primaire, l’éducation secondaire vient prendre le relais. Les médias, la publicité, le cinéma y occupent une place importante et participent à l’élaboration des standards. Ils véhiculent ainsi l’image d’une femme type :  passive, très souvent sexualisée mais silencieuse. Cette question du lien entre femmes, humour et séduction n’est donc pas biologique mais bien sociologique. Comme l’explique Judith Butler, du fait de cette éducation différenciée, on attend que femmes et hommes performent dans le genre qui leur est attribué. Pour plaire en société, les femmes doivent être féminines, douces, apprêtées tandis que les hommes doivent occuper l’espace social pour montrer leur virilité. Cette idée d’un sexe nécessaire rend alors dérangeant l’usage de l’humour par les femmes (surtout lorsqu’il est grivois). En effet, celui-ci nécessite souvent de parler fort, d’occuper une posture physique importante, souvent perçue comme peu féminine, et d’utiliser un langage grossier.

 

POURQUOI FAUT-IL LUTTER CONTRE CE PHENOMENE SOCIAL ?

 

L’humour qui est refusé aux femmes est souvent celui qui est dénué de toute élégance, qui est basé sur des jurons, des références sexuelles ou encore de l’autodérision. Or si les femmes emploient ce type de communication cela veut dire qu’elles sortent des clous qui leurs sont imposés et cela dérange. Simone de Beauvoir l’explique dans le Deuxième sexe (1949), depuis la naissance, les femmes ne sont définies que relativement aux hommes dont elles doivent être absolument opposées, complémentaires. Une femme s’exprime « comme un homme », qui est libre de rire de la sexualité (de faire des « blagues de cul » au même titre qu’un homme), ou encore qui exploite ses propres faiblesses pour faire rire à travers l’autodérision sera souvent plus forte, plus libre…

 

Aujourd’hui une femme qui parle fort, qui accepte de sortir du prérequis de la douceur, de la « féminité », qui empiète sur le terrain des hommes se verra poussée à l’autocensure et réprimandée à travers des phrases telles que « t’es vulgaire » ou « respecte-toi ». Souvent elle sera également assimilée à un homme, distinguée de ses semblables : « t’es une couille toi », « t’es drôle POUR UNE FILLE ». Elle sera en outre dépeinte comme incapable de séduire, trop « friendzonable ».

 

A l’approche de 2019 l’humour féminin dérange encore, il perturbe. Parce qu’une femme drôle est une femme qui s’émancipe de la camisole de la féminité qui lui est assignée depuis sa plus tendre enfance. Ce phénomène semble anodin, discret, pourtant il est observable dans les rapports sociaux de tous les jours et c’est en cela qu’il représente un (effrayant) indicateur du sexisme intégré et de la condition féminine dans notre société actuelle.

1 Comment

  • Nath
    12 février 2019

    Chaque femme qui a un souvenir un peu dérangeant , enfoui au tréfonds de la mémoire , devrait l’exprimer. Ce souvenir « un peu dérangeant » peut être dévastateur et être la clef du malaise de certaines à s’affirmer. Se faire siffler , s’entendre dire que l’on marche comme une petite chatte à dix ans, voir un satyre s’exhiber dans sa voiture alors que l’on se rend à l’école. Ce sont des chocs à ne pas minimiser . Je ne me souviens pas personnellement avoir entendu une anecdote relatant une femme qui ouvre son imperméable dans une rue sombre au passage d’un petit garçon… Non… Les conséquences? Plus envie d’être coquette pour ne pas attirer le regard, porter des pulls informes , changer de trottoir lorsque l’on croise un bonhomme,, prendre les escaliers plutôt que l’ascenseur avoir peur, dissimuler la poitrine naissante….. Ça fait beaucoup non???? ça vous poursuit très longtemps et même au delà de ce que l’on peut imaginer. Ça bousille une ado , ça flingue le regard sur les autres, bref ça traumatise. Un même pied d’égalité ce n’est pas pour tout de suite, mais je remercie ma fille qui a 20 ans de m’avoir ouvert les yeux sur ma place de femme dans la société. Ma chérie tu es trop forte et j’admire ton énergie , battez vous les filles et gardons toutes la nuque fière !!

    [Commentaire hors-sujet? Abusif? Spam?]

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