Postféminisme et nationalisme : quand le racisme nourrit le patriarcat

« Le véritable motif du changement révolutionnaire ne consiste jamais seulement à fuir l’oppression, mais aussi à confronter cette part d’oppresseur qui s’est implantée au plus profond de chacun.e d’entre nous. » Audre Lorde

 

Un soir, lors d’un souper entre ami.e.s, je discute avec l’une des convives, qui exerce comme professeure de français dans le programme de « francisation » pour les nouveaux/nouvelles arrivant.e.s à Montréal.
Elle me confie qu’elle a subi des remarques et blagues sexistes dans l’entreprise de marketing où elle a travaillé en France, il y a quelques années. Elle ajoute que son conjoint, qui est racisé, souhaiterait voyager en France pour le travail et s’y installer quelque temps. S’y opposant, elle l’aurait averti que là-bas, les gens sont sexistes et racistes :
« Je lui ai dit : mais vas-y ! Moi je reste, je ne vais pas là-bas, les gens sont sexistes, racistes. »
Elle insinuait que le Québec, à la différence de la France, n’était pas un pays où les gens étaient racistes ou sexistes :
« En plus, en venant du Québec, où il n’y a pas de sexisme ni de racisme, là-bas il va se faire ramasser. »

 

« Au Québec, là où il n’y a pas de sexisme, ni de racisme »

 

Une semaine passe. Je suis dans un covoiturage. Il est dix heures du matin, je prends place confortablement. Il fait beau, je suis tranquille, je laisse mes pensées vagabonder paisiblement.
« Et toi Héloïse, qu’est-ce que tu fais comme études ? » me lance le conducteur, un Québécois cisgenre non racisé d’une cinquantaine d’années, à une intensité sonore trop élevée.
Je lui réponds que j’étudie en science politique et en études féministes. Cela l’amène à cette suggestion :
« Alors ça serait bien de faire un stage en Irak, en Iran…ou en Afghanistan ! ha ha ».
Un moment passe… J’essaie d’ignorer et d’oublier sa remarque déplacée. J’espère qu’il ne va pas tenter de poursuivre cette conversation qui me met mal à l’aise.
À cet instant, s’adressant à moi et à l’autre covoitureuse :
« Et alors vous… que pensez-vous de l’arrivée des musulmans au Québec ? »
« … »
Je ne vois pas trop le rapport avec mes études. S’ensuit une succession d’allusions racistes sur les musulman.e.s : il fait une remarque sur les femmes musulmanes qui ne peuvent pas étudier en études féministes ; comme elle sont nécessairement soumises et dociles, elles ne peuvent être féministes. Ma covoitureuse lui rétorque qu’elle a vu plusieurs femmes musulmanes dans ses cours en études féministes. Elle prend la peine de faire un peu de pédagogie, de lui expliquer que l’on ne peut pas se projeter comme ça dans la vie des autres, de la juger. J’abonde dans son sens et informe l’homme qu’il existe aussi un féminisme islamique.
Qu’à cela ne tienne, il renchérit : « mais que pensez-vous des musulmans qui contrôlent leurs femmes ? »
« Contrôlent ».
« Leurs » femmes.
Leur possession, leur propriété. En d’autres termes, les femmes musulmanes ne peuvent effectuer des choix librement puisqu’elles sont forcément sous le joug de leur mari.

 

Vertu virile et vice étranger

 

Mon parcours en science politique et études féministes m’amène à analyser mes expériences avec des lunettes sociopolitiques et féministes. Ce que j’ai entendu à ce moment s’apparente à une imbrication de rhétorique nationaliste et de masculinité toxique, sur fond de culture du viol : de patriarcat, en somme.
Ici, l’homme blanc laisse entendre qu’il faudrait « protéger », « dévoiler » les femmes musulmanes, elles-mêmes soumises et appartenant à leur mari. Ce faisant, il entre en compétition avec l’homme racisé, perçu comme un agresseur en puissance. Cette opposition participe d’une rhétorique nationaliste où le « nous », garant de l’unité de la nation, s’oppose à « eux », les Autres, que l’on diabolise et qui deviennent donc menaçants pour cette unité.

L’homme occidental, lui, n’est « pas violent » : il s’enquiert d’informations personnelles dans un espace clos (la voiture), sans jamais s’inquiéter du respect du consentement de ses interlocutrices, et cela malgré leur réticence à répondre à ses questions intrusives. Imposer ses idées par la force à des femmes ne lui pose visiblement aucun problème et il n’aurait sans doute pas eu le même comportement avec des hommes. Ce faisant, il nourrit la culture du viol tout en proférant des propos islamophobes qui alimentent la haine. Dans sa vision des choses, la vertu est d’ici (le Québec) et elle est virile (étymologiquement, la vertu renvoie au pouvoir et à la force physique). En incarnant la vertu, il s’oppose au vice : par conséquent, le vice est nécessairement l’autre, l’étranger.

 

Or, quelques semaines plus tôt, lors d’un autre covoiturage, j’avais vécu une expérience non moins déplaisante : les deux passagers m’assaillaient de questions personnelles auxquelles je n’avais pas envie de répondre. Lorsque j’ai finalement lâché que je travaillais sur des questions féministes, l’un d’entre eux, un adolescent de dix-sept ans, a entrepris de m’expliquer les débats ayant cours au sein du féminisme. Bref, d’expliquer le féminisme, à une doctorante… en études féministes ! Et pourtant, les deux hommes étaient des Québécois « pure souche ».

 

Les sociétés « post » modernes occidentales

 

Ces épisodes récents mis en parallèle pourraient s’afficher sur les deux faces d’une même médaille : la médaille du « post », « postféminisme » et « postracisme ».
Sur la première face de la médaille figure le « mythe de l’égalité déjà là » : les discriminations sur la base du sexe, de la race ou de la confession ne sont plus l’affaire de nos sociétés d’aujourd’hui et ne les atteignent plus. Les sociétés modernes libérales auraient évolué vers un ordre social harmonieux, où règnent les rapports égalitaires. Notre professeure de français, citée ci-dessus, incarne cette première face. Aurait-elle soutenu ce point de vue si son statut au Québec était celui d’une immigrante et/ou musulmane? Peut-être que oui, mais probablement que non. En cela, sa vision tronquée rejoint celle du Premier Ministre québécois François Legault qui affirmait, lors d’une conférence de presse en janvier dernier, qu’il n’y avait pas d’islamophobie au Québec (tout en lançant un projet de loi islamophobe sur la « laïcité » quelques semaines plus tard.)

 

Dès lors, si le Québec est exempt de rapports de domination, l’explication du communautarisme des étranger.e.s est souvent justifiée ainsi: les étranger.e.s ne parviendraient pas à s’intégrer et à adhérer aux valeurs locales en vertu de leurs spécificités culturelles, souvent décrites en termes d’incompatibilité avec la culture locale. Notre médaille du « post » une fois retournée, on voit apparaître son revers vicieux : stigmatisation de l’étranger.e, diabolisation de l’Autre. Les interventions de l’homme dans la voiture en témoignent, ainsi que les commentaires islamophobes des internautes sur la page Facebook du Journal de Montréal suite à l’attentat de Christchurch en Nouvelle-Zélande.

 

Le postféminisme et le postracisme entraînent le déni de l’islamophobie. Or, si les choses ne sont pas nommées, c’est qu’elles n’existent pas. Comment les combattre alors ? Le « post » laisse le champ libre à la reproduction de pratiques stigmatisantes où il est possible de croire et de faire croire que l’agresseur.e, c’est l’Autre, tout en adoptant des pratiques paternalistes condescendantes. De croire et faire croire qu’il faut « protéger » « nos » femmes et « les leurs », notamment celles qui portent le voile.

 

De voiler le patriarcat.

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