On m’a dit récemment que relier amour et sexe était une tendance cultivée par le patriarcat. J’ai lu la même chose sur un site féministe quelques jours plus tôt avec beaucoup de perplexité. Bien sûr, je vois bien pourquoi on peut dire un truc pareil.

Depuis que le mariage d’amour est devenue la norme (après la Seconde guerre mondiale), couple et amour sont souvent associés. Or,  il s’en est passé des trucs trashs dans cette configuration. Des viols, des violences conjugales et une privation continue de moyens matériels, physiques et/ou intellectuels. L’amour, tel qu’il est enseigné aux filles, du moins, vous rend fragile, dépendante du regard de l’autre, disposée à beaucoup de sacrifices, y compris de votre estime de soi. On a de quoi se méfier de l’amour, surtout quand il est présenté, surtout aux femmes, comme un aboutissement absolu. Pas d’épanouissement sans lui, pas de plaisir, pas de sécurité, et surtout pas de respectabilité. Si nous osons prétendre faire l’amour sans amour, nous sommes des dépravées ou des désespérées. La vie sexuelle des femmes a toujours été jugée par un tas de personnes bien intentionnées. Trop désirantes (nymphomane) ou pas assez désirantes (frigides), le diagnostic était  souvent le même il n’y a pas si longtemps : l’hystérie. Une maladie bien pratique qui a permis d’enfermer pléthore de femmes dans des hôpitaux psychiatriques. Derrière cela, un présupposé encore vivace dans les esprits mêmes éclairés : la femme ne sait pas se gérer.

Alors oui, je comprends bien pourquoi on peut dire un truc pareil. Cela étant dit, un sentiment d’inconfort m’assaille. J’ai le sentiment d’être souvent amoureuse, que ce soit des gens, amis compris, des choses, des paysages, des images, et d’en tirer beaucoup de joie. Cela ne m’empêche pas de prendre un plaisir purement physique dans le sexe. Mais tout est décuplé par l’esthétisme des rencontres et les émotions qu’elles produisent en moi. Pour le sens commun, j’ai l’impression d’être une midinette prépubère ou Francoise Hardy qui attend son mec à longueur de chansons.

Je suis parfaitement d’accord qu’il faut arrêter de « blâmer les salopes » (ce bon vieux slutshaming), mais est-ce qu’on pourrait également se garder d’avoir de la condescendance pour les amoureuses ? L’amoureuse des comédies sentimentales, Bridget Jones en tête, est souvent un peu gourde, névrosée, engluée dans la dépendance affective.  Comme si aimer pour une femme c’était forcément être un peu chiante, collante et incapable de se contrôler. Un peu … hystérique, en somme.  L’amour comme le sexe chez les femmes prend vite l’apparence de la pathologie ou  du moins de la faiblesse.

Je dis amour, je pourrais bien dire autre chose. L’amour est un terme chargé à n’en plus pouvoir, autant par le patriarcat, que par les codes sociaux, le capitalisme, l’art et même la religion (on le connait l’amour judéo-chrétien). On pourrait essayer d’autres termes : émotions, tendresse, affects.

De la même façon qu’on peut se réapproprier le terme injurieux de « salope », est-ce qu’on ne pourrait pas aussi donner une relecture féministe de l’amour ?  L’amour ne serait pas dans ce cadre une dépendance affective foireuse, ni une version romantisée du sacrifice, ni une pulsion incontrôlable qui prendrait le contrôle de vous comme Alien ou le bébé de Rosemary.

L’amour serait cette émotion particulière qui se produit quand votre intimité se rapproche de celle d’un-e autre qui vous attire, sexuellement ou non. Ce serait cette vibration qui vous rend vulnérable mais vous donne aussi une incroyable puissance, car elle vous rend vivant, capable de ressentir votre corps, celui de l’autre et l’environnement beaucoup plus fort. Ce serait se rapprocher au plus près de votre désir qui bat, et donc en un sens être incroyablement libre.

Il me semble que tout comme le sexe, l’amour catalyse des conflits dans le féminisme.  Cela pour des raisons similaires : vivre l’un comme l’autre vous rend vulnérable. Et si Judith Butler nous encourage à considérer la vulnérabilité comme un état de puissance, la société libérale dans laquelle nous vivons nous apprend à gérer nos vies comme des entreprises, avec le moins d’émotions perturbantes possibles en dissimulant nos failles. Je n’entend pas ici promouvoir une dissociation absolument tranchée entre les idéaux libéraux et ceux de la femme libre, ce qui me paraîtrait beaucoup trop simpliste et dangereux. Trop de penseurs réactionnaires utilisent l’argument du “néolibéralisme” pour critiquer l’idée même de liberté.

Pour autant, j’ai envie de défendre un féminisme dans lequel on puisse apprendre à lâcher prise sans s’abandonner, à aimer les prises de risques émotionnelles et à se laisser déborder sans boire la tasse. Bien sûr, ce n’est pas toujours possible. Bien sûr, une attitude de guerrier-re invincible gérant ses émotions comme des armes peut être excessivement utile. Il ne s’agit pas de tuer le guerrier et surtout pas la guerrière, il s’agit de lui apprendre à se battre avec son émotion et pas contre.

S’autoriser à être émue par l’autre, c’est selon moi se donner les capacités d’analyse, de déconstruction et d’action pour le vivre pleinement. C’est aussi cultiver son courage, celui de se prendre des vestes, de se montrer nue et de se rhabiller ensuite, de savoir se prendre des tornades émotionnelles et de s’en remettre, de pas demander à l’autre de réparer ses blessures ou son ego. Autant dire, qu’on est pas sortis de l’auberge. Mais s’autoriser à être émue, c’est aussi accepter d’être incomplet-e, maladroit, vulnérable, perfectible et que ce n’est pas bien grave.

Dans ce contexte, l’amour n’est plus ce truc insupportable qui vous transforme en une célibataire désespérée ou une pietà sacrificielle, c’est cette vitalité donnée par la présence de l’autre et cette gratitude infinie pour celui ou celle qui vous a rapproché-e de votre désir.