Nanette de Hannah Gadsby: rideau sur le rire qui rend sourd

Avertissement : cet article contient quelques citations et résumés qui pourraient être assimilés à des spoilers, mais aucun de mes commentaires ne saurait gâcher l’effet que le spectacle laisse, je vous le garantis.

 

Je ne connaissais absolument pas Hannah Gadsby avant que Netflix ne diffuse Nanette. « Honte à moi », aurais-je dit en d’autres circonstances, pour souligner la qualité de ce que j’ai manqué. Mais la honte occupe une place trop importante dans ce spectacle pour que je me permette d’employer l’expression légèrement.

 

Gadsby plonge en plein cœur des spectateur.trice.s et des sujets qu’elle aborde. Elle nous happe par le rire, d’abord, bien sûr. Sarcasmes souriants, illogismes et sophismes mis à nu par des observations savoureuses, dénonciations cocasses… Tout cela introduit le public aux problématiques sociales qui touchent la comédienne (et bon nombre d’entre nous) : auto-détestation, honte de soi, sexisme, misogynie, intolérance envers la diversité et la fluidité de sexualités et de genres, maladie mentale, violence, construction des codes par une Histoire à perspective unique, etc.

 

Ces sujets, oui, sont d’une lourdeur incommensurable, et la souffrance que la comédienne a connue – connaît encore – est palpable. Pourtant, nous rions. Le talent de Gadsby n’y est pas étranger, évidemment, mais, comme elle le souligne elle-même, nos habitudes de consommation de divertissement pèsent aussi grandement dans la balance. Faire du drôle avec du triste (ou de l’enrageant), c’est aussi vieux que l’humour lui-même; que dis-je, c’est l’humour lui-même! Mais est-ce toujours pertinent?

 

Le rire est ici révélé comme la poudre aux yeux qu’il peut être. La question est posée : il est beau de rire ensemble, d’être connecté.e.s par le rire, oui, mais n’est-il pas plus beau encore d’être connecté.e.s par la compréhension accrue, humaine, des problématiques abordées?

 

L’artiste souligne plus particulièrement les biais de l’humour auto-dépréciatif, l’humour de la « honte sublimée » qui a fait sa renommée par le passé, spécifiquement parce qu’il se moulait parfaitement à la tradition comique centenaire, mais aussi à notre confort de spectateur.trice.s – et peut-être, me permettrai-je d’extrapoler, à un certain confort d’autrice, puisque minimiser notre propre malheur, notamment par la dérision, est un mécanisme de défense répandu, tout comme rire de nous-mêmes nous donne le sentiment d’être prêt.e.s à recevoir toutes les méchancetés extérieures. Elle parle sans filtre de son refus de poursuivre dans cette voie, aujourd’hui. Une voie qui dédramatise ce qui, pour que les mentalités évoluent réellement, devrait être clairement désigné comme dramatique. Une voie qui réduit ses intimes douleurs, les étouffe dans les gloussements. Une voie qui ne guérit rien, finalement. « Je me dis que je dois arrêter la comédie », dit-elle. Comprendre : ne plus utiliser ses blessures comme moyens d’atteindre le but ultime que serait le rire. Inverser la tendance : faire de la sensibilisation le but, et le rire un moyen parmi d’autres, voire un simple bonus.

 

Arrêter la comédie : arrêter de taire une partie de ses histoires pour le bien de la punchline. « Une histoire a trois temps. Une blague, deux temps. » L’exemple coup de poing qu’elle emploie pour illustrer ce propos mérite d’être découvert de lui-même, mais croyez-moi quand je dis qu’il plonge en plein cœur – cette fois, comme un couteau.

 

La « tension » si nécessaire au bon déroulé d’un sketch, celle que la comédienne construit et soulage alternativement, comme elle nous l’explique elle-même, vient nous retourner de l’intérieur, lorsque la dédramatisation humoristique ainsi critiquée laisse finalement place à la colère ô combien justifiée qui n’était avant qu’implicite. Et, surtout, confortable. L’alternance tension-rire était pour le public, particulièrement masculin, cis-genre, hétérosexuel et blanc – public cible de la sensibilisation voulue ici – un terrain connu.

 

Et c’est l’ouverture à l’inconnu que Gadsby demande et défend dans son plaidoyer scénique. C’est donc là qu’elle entraîne le.a spectateur.trice. Sur un terrain qu’iel aurait tendance à éviter, d’ordinaire : face à la rage d’une « femme brisée qui s’est reconstruite ». Cette femme qui a encore peur quand elle se trouve seule dans une pièce remplie d’hommes. Mais cette femme qui, maintenant, fait peur à la masse masculine dominante, peu habituée à ce qu’on lui tienne tête. La masse dont les individus revendiquent la difficulté du quotidien, restent persuadés de ne pas être si privilégiés (ha!), nous sortent le fameux « pas tous les hommes… », et dont la mentalité collective reste celle du monstre de nos cauchemars.

 

Le monstre. Celui qui se croit le droit inné de posséder (par l’opinion, le regard, la parole, le geste…) et donc de briser des générations de jeunes femmes (oui, vouloir posséder = vouloir briser : désolée de vous l’apprendre, messieurs, mais personne ne trouve de bonheur sain et durable dans l’esclavage), pour mieux leur dire, lorsqu’il emploie un « humour » de bas étage pour minimiser les tensions nées de ses comportements, « d’apprendre à prendre une joke ». Gadsby fait peur à ce monstre parce qu’elle ne tolère plus rien : « Arrêtez de perdre mon temps. » Elle n’a plus peur de déclencher le conflit en réagissant à l’ignorance, au harcèlement, aux tentatives de la remettre dans une boîte bien carrée, bien contrôlable.

 

Elle n’a plus honte – elle n’est plus l’adolescente qui, pendant des années, s’est haïe elle-même, parce que c’était ce qu’on lui avait appris. Parce que jusqu’en 1997 – mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept, il y a vingt-et-un ans seulement –, l’homosexualité était illégale dans son pays d’origine. Parce que les gens qui l’élevaient et l’aimaient rejetaient la communauté LGBT+ pour toutes les « raisons » pernicieuses que nous entendons encore aujourd’hui. Parce que, enfin, la femme était une définition cloîtrée dans le dictionnaire idéologique, et que ne pas pouvoir se glisser sur cette page semblait signifier qu’on ne méritait pas d’exister.

 

« Arrêtez de perdre mon temps. »

 

J’aimerais pouvoir le dire. À beaucoup d’hommes. Mais comme Hannah Gadsby, j’ai peur. Et contrairement à elle, je n’ai pas – encore – été cassée. Et, de plus en plus, je me demande si je vais devoir voler en éclats pour me reconstruire plus forte, pour défendre les causes qui me tiennent à cœur aussi puissamment et justement, mais, surtout, pour être écoutée avec une réelle attention, une réelle humanité. Si c’est, encore de nos jours, le passage obligé. Ça me terrifie.

 

Et j’ai tous les droits d’avoir cette peur. Et d’être enragée par cette peur. Personne ne devrait avoir à souffrir le martyre avant de réussir, enfin, à faire entendre sa voix.

 

Personne. Jamais.

 

 

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